Adolphine, alors âgée de dix-huit ans, et qui, depuis sept ans, travaillait aux côtés de sa grand'mère dans cette froide maison à mœurs méthodiques et monotones, fit d'autant plus volontiers la neuvaine qu'elle souhaitait inspirer quelque sentiment à Joseph Bridau, cet artiste incompris par monsieur Hochon, et auquel elle prenait le plus vif intérêt à cause des monstruosités que son grand-père prêtait à ce jeune Parisien.

Les vieillards, les gens sages, la tête de la ville, les pères de famille approuvaient d'ailleurs la conduite de madame Hochon; et leurs vœux en faveur de sa filleule et de ses enfants étaient d'accord avec le mépris secret que leur inspirait depuis long-temps la conduite de Maxence Gilet. Ainsi la nouvelle de l'arrivée de la sœur et du neveu du père Rouget produisit deux partis dans Issoudun: celui de la haute et vieille bourgeoisie, qui devait se contenter de faire des vœux et de regarder les événements sans y aider; celui des Chevaliers de la Désœuvrance et des partisans de Max, qui malheureusement étaient capables de commettre bien des malices à l'encontre des Parisiens.

Ce jour-là donc, Agathe et Joseph débarquèrent sur la place Misère, au bureau des Messageries, à trois heures. Quoique fatiguée, madame Bridau se sentit rajeunie à l'aspect de son pays natal, où elle reprenait à chaque pas ses souvenirs et ses impressions de jeunesse. Dans les conditions où se trouvait alors la ville d'Issoudun, l'arrivée des Parisiens fut sue dans toute la ville à la fois en dix minutes. Madame Hochon alla sur le pas de sa porte pour recevoir sa filleule et l'embrassa comme si c'eût été sa fille. Après avoir parcouru pendant soixante-douze ans une carrière à la fois vide et monotone où, en se retournant, elle comptait les cercueils de ses trois enfants, morts tous malheureux, elle s'était fait une sorte de maternité factice pour une jeune personne qu'elle avait eue, selon son expression, dans ses poches pendant seize ans. Dans les ténèbres de la province, elle avait caressé cette vieille amitié, cette enfance et ses souvenirs, comme si Agathe eût été présente; aussi s'était-elle passionnée pour les intérêts des Bridau. Agathe fut menée en triomphe dans la salle où le digne monsieur Hochon resta froid comme un four miné.

—Voilà monsieur Hochon, comment le trouves-tu? dit la marraine à sa filleule.

—Mais absolument comme quand je l'ai quitté, dit la Parisienne.

—Ah! l'on voit que vous venez de Paris, vous êtes complimenteuse, fit le vieillard.

Les présentations eurent lieu; celle du petit Baruch Borniche, grand jeune homme de vingt-deux ans; celle du petit François Hochon, âgé de vingt-quatre ans, et celle de la petite Adolphine, qui rougissait, ne savait que faire de ses bras et surtout de ses yeux; car elle ne voulait pas avoir l'air de regarder Joseph Bridau, curieusement observé par les deux jeunes gens et par le vieux Hochon, mais à des points de vue différents. L'avare se disait:—Il sort de l'hôpital, il doit avoir faim comme un convalescent. Les deux jeunes gens se disaient:—Quel brigand! quelle tête! il nous donnera bien du fil à retordre.

—Voilà mon fils le peintre, mon bon Joseph! dit enfin Agathe en montrant l'artiste.

Il y eut dans l'accent du mot bon un effort où se révélait tout le cœur d'Agathe qui pensait à la prison du Luxembourg.

—Il a l'air malade, s'écria madame Hochon, il ne te ressemble pas...