Gilet pouvait regarder le lieutenant-colonel à son aise, car Philippe évitait de jeter les yeux sur lui avec une affectation visible. Quoique le sang lui bouillonnât dans les veines, Max avait un trop grand intérêt à se conduire avec cette prudence des grands politiques, qui ressemble parfois à la lâcheté, pour prendre feu comme un jeune homme; il resta donc calme et froid.
—Ce ne sera pas bien, monsieur, dit Flore, de vivre avec soixante francs par mois à la barbe de votre oncle qui a quarante mille livres de rente, et qui s'est déjà si bien conduit avec monsieur le commandant Gilet, son parent par nature, que voilà...
—Oui, Philippe, reprit le bonhomme, nous verrons cela...
Sur la présentation faite par Flore, Philippe échangea un salut presque craintif avec Gilet.
—Mon oncle, j'ai des tableaux à vous rendre, ils sont chez monsieur Hochon; vous me ferez le plaisir de venir les reconnaître un jour ou l'autre.
Après avoir dit ces derniers mots d'un ton sec, le lieutenant-colonel Philippe Bridau sortit. Cette visite laissa dans l'âme de Flore et aussi chez Gilet une émotion plus grave encore que leur saisissement à la première vue de cet effroyable soudard. Dès que Philippe eut tiré la porte avec une violence d'héritier dépouillé, Flore et Gilet se cachèrent dans les rideaux pour le regarder allant de chez son oncle chez les Hochon.
—Quel chenapan! dit Flore en interrogeant Gilet par un coup d'œil.
—Oui, par malheur, il s'en est trouvé quelques-uns comme ça dans les armées de l'Empereur; j'en ai descendu sept sur les pontons, répondit Gilet.
—J'espère bien, Max, que vous ne chercherez pas dispute à celui-ci, dit mademoiselle Brazier.
—Oh! celui-là, répondit Max, est un chien galeux qui veut un os, reprit-il en s'adressant au père Rouget. Si son oncle a confiance en moi, il s'en débarrassera par quelque donation; car il ne vous laissera pas tranquille, papa Rouget.