—Ah! ça, deviens-tu bête, ma Jenny?... C'est une manière de parler dans notre commerce.
—Il est joli, votre commerce!
—Mais écoute donc; si tu parles toujours, tu auras raison.
—Je veux avoir toujours raison! Tiens, tu n'es pas gêné à c't-heure!
—Tu ne veux donc pas me laisser achever? J'ai pris sous ma protection une excellente idée, un journal que l'on va faire pour les Enfants. Dans notre partie, les Voyageurs, quand ils ont fait dans une ville, une supposition, dix abonnements au Journal des Enfants, disent: J'ai fait dix enfants; comme si j'y fais dix abonnements au journal le Mouvement, je dirai: J'ai fait ce soir dix mouvements... Comprends-tu maintenant?
—C'est du propre! Tu te mets donc dans la politique? Je te vois à Sainte-Pélagie, où il faudra que je trotte tous les jours. Ah! quand on aime un homme, si l'on savait à quoi l'on s'engage, ma parole d'honneur, on vous laisserait vous arranger tout seuls, vous autres hommes! Allons, tu pars demain, ne nous fourrons pas dans les papillons noirs; c'est des bêtises.
Le fiacre s'arrêta devant une jolie maison nouvellement bâtie, rue d'Artois, où Gaudissart et Jenny montèrent au quatrième étage. Là demeurait mademoiselle Jenny Courand qui passait généralement pour être secrètement mariée à Gaudissart, bruit que le Voyageur ne démentait pas. Pour maintenir son despotisme, Jenny Courand obligeait l'Illustre Gaudissart à mille petits soins, en le menaçant toujours de le planter là s'il manquait au plus minutieux. Gaudissart devait lui écrire dans chaque ville où il s'arrêtait et lui rendre compte de ses moindres actions.
—Et combien faudra-t il d'enfants pour meubler ma chambre? dit-elle en jetant son châle et s'asseyant auprès d'un bon feu.
—J'ai cinq sous par abonnement.
—Joli! Et c'est avec cinq sous que tu prétends me faire riche! à moins que tu ne soyes comme le juif errant et que tu n'aies tes poches bien cousues.