—Qu'assurez-vous donc alors?... rien du tout! s'écria Margaritis. Moi, ma Banque Territoriale reposait sur...
—Rien du tout, monsieur?... s'écria Gaudissart en interrompant le bonhomme. Rien du tout?... et la maladie, et les chagrins, et la misère et les passions? Mais ne nous jetons pas dans les cas exceptionnels.
—Non, n'allons pas dans ces cas-là, dit le fou.
—Que résulte-t-il de cette affaire? s'écria Gaudissart. A vous banquier, je vais chiffrer nettement le produit. Un homme existe, a un avenir, il est bien mis, il vit de son art, il a besoin d'argent, il en demande... néant. Toute la civilisation refuse de la monnaie à cet homme qui domine en pensée la civilisation, et doit la dominer un jour par le pinceau, par le ciseau, par la parole, par une idée, par un système. Atroce civilisation! elle n'a pas de pain pour ses grands hommes qui lui donnent son luxe; elle ne les nourrit que d'injures et de moqueries, cette gueuse dorée!... L'expression est forte, mais je ne la rétracte point. Ce grand homme incompris vient alors chez nous, nous le réputons grand homme, nous le saluons avec respect, nous l'écoutons et il nous dit: «Messieurs de l'Assurance sur les capitaux, ma vie vaut tant; sur mes produits je vous donnerai tant pour cent!...» Eh! bien, que faisons-nous?... Immédiatement, sans jalousie, nous l'admettons au superbe festin de la civilisation comme un puissant convive...
—Il faut du vin alors... dit le fou.
—Comme un puissant convive. Il signe sa Police d'Assurance, il prend nos chiffons de papier, nos misérables chiffons, qui, vils chiffons, ont néanmoins plus de force que n'en avait son génie. En effet, s'il a besoin d'argent, tout le monde, sur le vu de sa charte, lui prête de l'argent. A la Bourse, chez les banquiers, partout, et même chez les usuriers, il trouve de l'argent parce qu'il offre des garanties. Eh! bien, monsieur, n'était-ce pas une lacune à combler dans le système social? Mais, monsieur, ceci n'est qu'une partie des opérations entreprises par la Société sur la vie. Nous assurons les débiteurs, moyennant un autre système de primes. Nous offrons des intérêts viagers à un taux gradué d'après l'âge, sur une échelle infiniment plus avantageuse que ne l'ont été jusqu'à présent les tontines, basées sur des tables de mortalité reconnues fausses. Notre Société opérant sur des masses, les rentiers viagers n'ont pas à redouter les pensées qui attristent leurs vieux jours, déjà si tristes par eux-mêmes; pensées qui les attendent nécessairement quand un particulier leur a pris de l'argent à rente viagère. Vous le voyez, monsieur, chez nous la vie a été chiffrée dans tous les sens...
—Sucée par tous les bouts, dit le bonhomme; mais buvez un verre de vin, vous le méritez bien. Il faut vous mettre du velours sur l'estomac, si vous voulez entretenir convenablement votre margoulette. Monsieur, le vin de Vouvray, bien conservé, c'est un vrai velours.
—Que pensez-vous de cela? dit Gaudissart en vidant son verre.
—Cela est très-beau, très-neuf, très-utile; mais j'aime mieux les escomptes de valeurs territoriales qui se faisaient à ma banque de la rue des Fossés-Montmartre.
—Vous avez parfaitement raison, monsieur, répondit Gaudissart; mais cela est pris, c'est repris, c'est fait et refait. Nous avons maintenant la caisse Hypothécaire qui prête sur les propriétés et fait en grand le réméré. Mais n'est-ce pas une petite idée en comparaison de celle de solidifier les espérances! solidifier les espérances, coaguler, financièrement parlant, les désirs de fortune de chacun, lui en assurer la réalisation! Il a fallu notre époque, monsieur, époque de transition, de transition et de progrès tout à la fois!