L'abbé Duret, curé de Sancerre, vieillard de l'ancien clergé de France, homme de bonne compagnie à qui le jeu ne déplaisait pas, n'osait se livrer à son penchant dans un pays aussi libéral que Sancerre, il fut donc très-heureux de l'arrivée de madame de La Baudraye, avec laquelle il s'entendit admirablement. Le Sous-Préfet, un vicomte de Chargebœuf, fut enchanté de trouver dans le salon de madame de la Baudraye une espèce d'oasis où l'on faisait trêve à la vie de province. Quant à monsieur de Clagny, le Procureur du Roi, son admiration pour la belle Dinah le cloua dans Sancerre. Ce passionné magistrat refusa tout avancement, et se mit à aimer pieusement cet ange de grâce et de beauté. C'était un grand homme sec, à figure patibulaire ornée de deux yeux terribles, à orbites charbonnées, surmontées de deux sourcils énormes, et dont l'éloquence, bien différente de son amour, ne manquait pas de mordant.
Monsieur Gravier était un petit homme gros et gras qui, sous l'Empire, chantait admirablement la romance, et qui dut à ce talent le poste éminent de payeur-général d'armée. Mêlé à de grands intérêts en Espagne avec certains généraux en chef appartenant alors à l'Opposition, il sut mettre à profit ces liaisons parlementaires auprès du Ministre, qui, par égard à sa position perdue, lui promit la recette de Sancerre, et finit par la lui laisser acheter. L'esprit léger, le ton du temps de l'Empire s'était alourdi chez monsieur Gravier, il ne comprit pas ou ne voulut pas comprendre la différence énorme qui sépara les mœurs de la Restauration de celles de l'Empire; mais il se croyait bien supérieur à monsieur de Clagny, sa tenue était de meilleur goût, il suivait les modes, il se montrait en gilet jaune, en pantalon gris, en petites redingotes serrées, il avait au cou des cravates de soieries à la mode ornées de bagues à diamants, tandis que le Procureur du Roi ne sortait pas de l'habit, du pantalon et du gilet noirs, souvent râpés.
Ces quatre personnages s'extasièrent, les premiers, sur l'instruction, le bon goût, la finesse de Dinah, et la proclamèrent une femme de la plus haute intelligence. Les femmes se dirent alors entre elles:—Madame de La Baudraye doit joliment se moquer de nous... Cette opinion, plus ou moins juste, eut pour résultat d'empêcher les femmes d'aller à La Baudraye. Atteinte et convaincue de pédantisme parce qu'elle parlait correctement, Dinah fut surnommée la Sapho de Saint-Satur. Chacun finit par se moquer effrontément des prétendues grandes qualités de celle qui devint ainsi l'ennemie des Sancerroises. Enfin on alla jusqu'à nier une supériorité, purement relative d'ailleurs, qui relevait les ignorances et ne leur pardonnait point. Quand tout le monde est bossu, la belle taille devient la monstruosité; Dinah fut donc regardée comme monstrueuse et dangereuse, et le désert se fit autour d'elle. Étonnée de ne voir les femmes, malgré ses avances, qu'à de longs intervalles et pendant des visites de quelques minutes, Dinah demanda la raison de ce phénomène à monsieur de Clagny.
—Vous êtes une femme trop supérieure pour que les autres femmes vous aiment, répondit le Procureur du Roi.
Monsieur Gravier, que la pauvre délaissée interrogea, se fit énormément prier pour lui dire:—Mais, belle dame, vous ne vous contentez pas d'être charmante, vous avez de l'esprit, vous êtes instruite, vous êtes au fait de tout ce qui s'écrit, vous aimez la poésie, vous êtes musicienne, et vous avez une conversation ravissante: les femmes ne pardonnent pas tant de supériorités!...
Les hommes dirent à monsieur de La Baudraye:—Vous qui avez une femme supérieure, vous êtes bien heureux... Et il finit par dire:—Moi qui ai une femme supérieure, je suis bien, etc...
Madame Piédefer, flattée dans sa fille, se permit aussi de dire des choses dans ce genre:—Ma fille, qui est une femme très-supérieure, écrivait hier à madame de Fontaine telles, telles choses.
Pour qui connaît le monde, la France, Paris, n'est-il pas vrai que beaucoup de célébrités se sont établies ainsi?
Au bout de deux ans, vers la fin de l'année 1825, Dinah de La Baudraye fut accusée de ne vouloir recevoir que des hommes; puis on lui fit un crime de son éloignement pour les femmes. Pas une de ses démarches, même la plus indifférente, ne passait sans être critiquée, ou dénaturée. Après avoir fait tous les sacrifices qu'une femme bien élevée pouvait faire, et avoir mis les procédés de son côté, madame de La Baudraye eut le tort de répondre à une fausse amie qui vint déplorer son isolement:—J'aime mieux mon écuelle vide que rien dedans!
Cette phrase produisit des effets terribles dans Sancerre, et fut, plus tard, cruellement retournée contre la Sapho de Saint-Satur, quand, en la voyant sans enfants après cinq ans de mariage, on se moqua du petit La Baudraye.