—Oui, dit madame de La Baudraye, Londres est la capitale des boutiques et des spéculations, on y fait le gouvernement. L'aristocratie s'y recorde seulement pendant soixante jours, elle y prend ses mots d'ordre, elle donne son coup d'œil à sa cuisine gouvernementale, elle passe la revue de ses filles à marier et des équipages à vendre, elle se dit bonjour, et s'en va promptement: elle est si peu amusante qu'elle ne se supporte pas elle-même plus que les quelques jours nommés la saison.
—Aussi, dans la perfide Albion du Constitutionnel, s'écria Lousteau pour réprimer par une épigramme cette prestesse de langue, y a-t-il chance de rencontrer de charmantes femmes sur tous les points du royaume.
—Mais de charmantes femmes anglaises! répliqua madame de La Baudraye en souriant. Voici, ma mère, à laquelle je vais vous présenter, dit-elle en voyant venir madame Piédefer.
Une fois la présentation des deux lions faite à ce squelette ambitieux du nom de femme qui s'appelait madame Piédefer, grand corps sec, à visage couperosé, à dents suspectes, aux cheveux teints, Dinah laissa les Parisiens libres pendant quelques instants.
—Eh! bien, dit Gatien à Lousteau, qu'en pensez-vous?
—Je pense que la femme la plus spirituelle de Sancerre en est tout bonnement la plus bavarde, répliqua le feuilletoniste.
—Une femme qui veut vous faire nommer député!... s'écria Gatien, un ange!
—Pardon, j'oubliais que vous l'aimez, reprit Lousteau. Vous excuserez le cynisme d'un vieux drôle comme moi. Demandez à Bianchon, je n'ai plus d'illusions, je dis les choses comme elles sont. Cette femme a bien certainement fait sécher sa mère comme une perdrix exposée à un trop grand feu...
Gatien Boirouge trouva moyen de dire à madame de La Baudraye le mot du feuilletoniste, pendant le dîner qui fut plantureux, sinon splendide, et pendant lequel la châtelaine eut soin de peu parler. Cette langueur dans la conversation révéla l'indiscrétion de Gatien. Étienne essaya de rentrer en grâce, mais toutes les prévenances de Dinah furent pour Bianchon. Néanmoins, au milieu de la soirée, la baronne redevint gracieuse pour Lousteau. N'avez-vous pas remarqué combien de grandes lâchetés sont commises pour de petites choses? Ainsi cette noble Dinah, qui ne voulait pas se donner à des sots, qui menait au fond de sa province une épouvantable vie de luttes, de révoltes réprimées, de poésies inédites, et qui venait de gravir, pour s'éloigner de Lousteau, la roche la plus haute et la plus escarpée de ses dédains, qui n'en serait pas descendue en voyant ce faux Byron à ses pieds lui demandant merci, dégringola soudain de cette hauteur en pensant à son album. Madame de La Baudraye avait donné dans la manie des autographes: elle possédait un volume oblong qui méritait d'autant mieux son nom que les deux tiers des feuillets étaient blancs. La baronne de Fontaine, à qui elle l'avait envoyé pendant trois mois, obtint avec beaucoup de peine une ligne de Rossini, six mesures de Meyerbeer, les quatre vers que Victor Hugo met sur tous les albums, une strophe de Lamartine, un mot de Béranger, Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse écrit par George Sand, les fameux vers sur le parapluie par Scribe, une phrase de Charles Nodier, une ligne d'horizon de Jules Dupré, la signature de David d'Angers, trois notes d'Hector Berlioz. Monsieur de Clagny récolta, pendant un séjour à Paris, une chanson de Lacenaire, autographe très-recherché, deux lignes de Fieschi, et une lettre excessivement courte de Napoléon, qui toutes trois étaient collées sur le vélin de l'album. Monsieur Gravier, pendant un voyage, avait fait écrire sur cet album mesdemoiselles Mars, Georges, Taglioni et Grisi, les premiers artistes, comme Frédérick-Lemaître, Monrose, Bouffé, Rubini, Lablache, Nourrit et Arnal; car il connaissait une société de vieux garçons nourris, selon leur expression, dans le Sérail, qui lui procurèrent ces faveurs. Ce commencement de collection fut d'autant plus précieux à Dinah qu'elle était seule à dix lieues à la ronde à posséder un album.
Depuis deux ans, beaucoup de jeunes personnes avaient des albums sur lesquels elles faisaient écrire des phrases plus ou moins grotesques par leurs amis et connaissances.