—Ce petit sot de Gatien, répondit Lousteau, vous a répété sans doute une phrase dite par moi pour lui faire avouer qu'il vous adorait. Votre silence avant-hier pendant le dîner et pendant toute la soirée m'a suffisamment révélé l'une de ces indiscrétions qui ne se commettent jamais à Paris. Que voulez-vous! je ne me flatte pas d'être intelligible. Ainsi, j'ai comploté de faire raconter toutes ces histoires hier uniquement pour savoir si nous vous causerions à vous et à monsieur de Clagny quelque remords... Oh! rassurez-vous, nous avons la certitude de votre innocence. Si vous aviez eu la moindre faiblesse pour ce vertueux magistrat, vous eussiez perdu tout votre prix à mes yeux... J'aime ce qui est complet. Vous n'aimez pas, vous ne pouvez pas aimer ce froid, ce petit, ce sec, ce muet usurier en poinçons et en terres qui vous plante là pour vingt-cinq centimes à gagner sur des regains! Oh! j'ai bien reconnu l'identité de monsieur de La Baudraye avec nos escompteurs de Paris: c'est la même nature. Vingt-huit ans, belle, sage, sans enfants... tenez, madame, je n'ai jamais rencontré le problème de la vertu mieux posé... L'auteur de Paquita la Sévillane doit avoir rêvé bien des rêves!... Je puis vous parler de toutes ces choses sans l'hypocrisie de paroles que les jeunes gens y mettent, je suis vieux avant le temps. Je n'ai plus d'illusions, en conserve-t-on au métier que j'ai fait?...

En débutant ainsi, Lousteau supprimait toute la carte du Pays de Tendre, dans laquelle les passions vraies font de si longues patrouilles, il allait droit au but et se mettait en position de se faire offrir ce que les femmes se font demander pendant des années, témoin le pauvre Procureur du Roi pour qui la dernière faveur consistait à serrer un peu plus coitement qu'à l'ordinaire le bras de Dinah sur son cœur en marchant, l'heureux homme! Aussi, pour ne pas mentir à son renom de femme supérieure, madame de La Baudraye essaya-t-elle de consoler le Manfred du Feuilleton en lui prophétisant tout un avenir d'amour auquel il n'avait pas songé.

—Vous avez cherché le plaisir, mais vous n'avez pas encore aimé, dit-elle. Croyez-moi, l'amour véritable arrive souvent à contre-sens de la vie. Voyez monsieur de Gentz tombant, dans sa vieillesse, amoureux de Fanny Ellsler, et abandonnant les révolutions de juillet pour les répétitions de cette danseuse?

—Cela me semble difficile, répondit Lousteau. Je crois à l'amour, mais je ne crois plus à la femme... Il y a sans doute en moi des défauts qui m'empêchent d'être aimé, car j'ai souvent été quitté. Peut-être ai-je trop le sentiment de l'idéal... comme tous ceux qui ont creusé la réalité...

Madame de La Baudraye entendit enfin parler un homme qui, jeté dans le milieu parisien le plus spirituel, en rapportait les axiomes hardis, les dépravations presque naïves, les convictions avancées, et qui, s'il n'était pas supérieur, jouait au moins très-bien la supériorité. Étienne eut auprès de Dinah tout le succès d'une première représentation. Paquita la Sancerroise aspira les tempêtes de Paris, l'air de Paris. Elle passa l'une des journées les plus agréables de sa vie entre Étienne et Bianchon qui lui racontèrent les anecdotes curieuses sur les grands hommes du jour, les traits d'esprit qui seront quelque jour l'ana de notre siècle; mots et faits vulgaires à Paris, mais tout nouveaux pour elle. Naturellement Lousteau dit beaucoup de mal de la grande célébrité féminine du Berry, mais dans l'évidente intention de flatter madame de La Baudraye et de l'amener sur le terrain des confidences littéraires en lui faisant considérer cet écrivain comme sa rivale. Cette louange enivra madame de La Baudraye qui parut à monsieur de Clagny, au Receveur des contributions et à Gatien plus affectueuse que la veille avec Étienne. Ces amants de Dinah regrettèrent bien d'être allés tous à Sancerre, où ils avaient tambouriné la soirée d'Anzy. Jamais, à les entendre, rien de si spirituel ne s'était dit. Les Heures s'étaient envolées sans qu'on pût en voir les pieds légers. Les deux Parisiens furent célébrés par eux comme deux prodiges.

Ces exagérations trompetées sur le Mail eurent pour effet de faire arriver seize personnes le soir au château d'Anzy, les unes en cabriolet de famille, les autres en char-à-bancs, et quelques célibataires sur des chevaux de louage. Vers sept heures, ces provinciaux firent plus ou moins bien leurs entrées dans l'immense salon d'Anzy que Dinah, prévenue de cette invasion, avait éclairé largement, auquel elle avait donné tout son lustre en dépouillant ses beaux meubles de leurs housses grises, car elle regarda cette soirée comme un de ses grands jours. Lousteau, Bianchon et Dinah échangèrent des regards pleins de finesse en examinant les poses, en écoutant les phrases de ces visiteurs alléchés par la curiosité. Combien de rubans invalides, de dentelles héréditaires, de vieilles fleurs plus artificieuses qu'artificielles se présentèrent audacieusement sur des bonnets bisannuels! La Présidente Boirouge, cousine de Bianchon, échangea quelques phrases avec le docteur, de qui elle obtint une consultation gratuite en lui expliquant de prétendues douleurs nerveuses à l'estomac dans lesquelles il reconnut des indigestions périodiques.

—Prenez tout bonnement du thé tous les jours une heure après votre dîner, comme les Anglais, et vous serez guérie, car ce que vous éprouvez est une maladie anglaise, répondit gravement Bianchon.

—C'est décidément un bien grand médecin, dit la Présidente en revenant auprès de madame de Clagny, de madame Popinot-Chandier et de madame Gorju la femme du maire.

—On dit, répliqua sous son éventail madame de Clagny, que Dinah l'a fait venir bien moins pour les Élections que pour savoir d'où provient sa stérilité...

Dans le premier moment de leur succès, Lousteau présenta le savant médecin comme le seul candidat possible aux prochaines Élections. Mais Bianchon, au grand contentement du nouveau Sous-Préfet, fit observer qu'il lui paraissait presque impossible d'abandonner la science pour la politique.