—Je t'aime pour toi, voilà tout, et je raisonne. Eh! bien, qu'as-tu à rester là comme un Abd-el-Kader en cire? Il n'y a pas à réfléchir. C'est pile ou face, le mariage. Eh! bien, tu as tiré pile?

—Tu auras ma réponse demain, dit Lousteau.

—J'aimerais mieux l'avoir tout de suite, Malaga ferait l'article pour toi ce soir.

—Eh! bien, oui...

Lousteau passa la soirée à écrire à la marquise une longue lettre où il lui disait les raisons qui l'obligeaient à se marier: sa constante misère, la paresse de son imagination, les cheveux blancs, sa fatigue morale et physique, enfin quatre pages de raisons.

—Quant à Dinah, je lui enverrai le billet de faire part, se dit-il. Comme dit Bixiou, je n'ai pas mon pareil pour savoir couper la queue à une passion...

Lousteau, qui fit d'abord des façons avec lui-même, en était arrivé le lendemain à craindre que ce mariage manquât. Aussi fut-il charmant avec le Notaire.

—J'ai connu, lui dit-il, monsieur votre père chez Florentine, je devais vous connaître chez mademoiselle Turquet. Bon chien chasse de race. Il était très-bon enfant et philosophe, le petit père Cardot, car (vous permettez), nous l'appelions ainsi. Dans ce temps-là Florine, Florentine, Tullia, Coralie et Mariette étaient comme les cinq doigts de la main... Il y a de cela maintenant quinze ans. Vous comprenez que mes folies ne sont plus à faire... Dans ce temps-là, le plaisir m'emportait, j'ai de l'ambition aujourd'hui; mais nous sommes dans une époque où pour parvenir il faut être sans dettes, avoir une fortune, femme et enfants. Si je paye le cens, si je suis propriétaire de mon journal au lieu d'en être un rédacteur, je deviendrai député tout comme tant d'autres!

Maître Cardot goûta cette profession de foi. Lousteau s'était mis sous les armes, il plut au Notaire, qui, chose assez facile à concevoir, eut plus d'abandon avec un homme qui avait connu les secrets de la vie de son père, qu'il n'en aurait eu avec tout autre. Le lendemain Lousteau fut présenté, comme acquéreur de la maison rue Saint-Lazare, au sein de la famille Cardot, et il y dîna trois jours après.

Cardot demeurait dans une vieille maison auprès de la place du Châtelet. Tout était cossu chez lui. L'Économie y mettait les moindres dorures sous des gazes vertes. Les meubles étaient couverts de housses. Si l'on n'éprouvait aucune inquiétude sur la fortune de la maison, on y éprouvait une envie de bâiller dès la première demi-heure. L'ennui siégeait sur tous les meubles. Les draperies pendaient tristement. La salle à manger ressemblait à celle d'Harpagon. Lousteau n'eût pas connu Malaga d'avance, à la seule inspection de ce ménage il aurait deviné que l'existence du Notaire se passait sur un autre théâtre. Le journaliste aperçut une grande jeune personne blonde, à l'œil bleu, timide et langoureux à la fois. Il plut au frère aîné, quatrième clerc de l'Étude, que la gloire littéraire attirait dans ses piéges, et qui devait être le successeur de Cardot. La sœur cadette avait douze ans. Lousteau, caparaçonné d'un petit air jésuite, fit l'homme religieux et monarchique avec la mère, il fut sobre, doucereux, posé, complimenteur.