—Je te dirai, comme le Régent au cardinal Dubois assez de coups de pied comme ça! s'écria Lousteau tout en riant.
—Oh, vieux jeune homme, répondit Bixiou, tu sens le fer de l'opérateur à ta plaie. Tu t'es épuisé, n'est-ce pas? Eh! bien, dans le feu de la jeunesse, sous la pression de la misère, qu'as-tu gagné? Tu n'es pas en première ligne et tu n'as pas mille francs à toi. Voilà ta position chiffrée. Pourras-tu, dans le déclin de tes forces, soutenir par ta plume un ménage, quand ta femme, si elle est honnête, n'aura pas les ressources d'une lorette pour extraire un billet de mille des profondeurs où l'homme le garde? Tu t'enfonces dans le troisième dessous du théâtre social... Ceci n'est que le côté financier. Voyons le côté politique? Nous naviguons dans une époque essentiellement bourgeoise, où l'honneur, la vertu, la délicatesse, le talent, le savoir, le génie, en un mot, consiste à payer ses billets, à ne rien devoir à personne, et à bien faire ses petites affaires. Soyez rangé, soyez décent, ayez femme et enfant, acquittez vos loyers et vos contributions, montez votre garde, soyez semblable à tous les fusiliers de votre compagnie, et vous pouvez prétendre à tout, devenir ministre, et tu as des chances, puisque tu n'es pas un Montmorency! Tu allais remplir toutes les conditions voulues pour être un homme politique, tu pouvais faire toutes les saletés exigées pour l'emploi, même jouer la médiocrité, tu aurais été presque nature. Et, pour une femme qui te plantera là, au terme de toutes les passions éternelles, dans trois, cinq ou sept ans, après avoir consommé tes dernières forces intellectuelles et physiques, tu tournes le dos à la sainte famille, à la rue des Lombards, à tout un avenir politique, à trente mille francs de rente, à la considération... Est-ce là par où devait finir un homme qui n'avait plus d'illusions?... Tu ferais pot-bouille avec une actrice qui te rendrait heureux, voilà ce qui s'appelle une question de cabinet; mais vivre avec une femme mariée?... c'est tirer à vue sur le malheur! c'est avaler toutes les couleuvres du vice sans en avoir les plaisirs...
—Assez, te dis-je, tout finit par un mot: j'aime madame de La Baudraye et je la préfère à toutes les fortunes du monde, à toutes les positions... J'ai pu me laisser aller à une bouffée d'ambition... mais tout cède au bonheur d'être père.
—Ah! tu donnes dans la paternité? Mais, malheureux, nous ne sommes les pères que des enfants de nos femmes légitimes! Qu'est-ce que c'est qu'un moutard qui ne porte pas notre nom? c'est le dernier chapitre d'un roman! On te l'enlèvera, ton enfant! Nous avons vu ce sujet-là dans vingt vaudevilles, depuis dix ans... La Société, mon cher, pèsera sur vous, tôt ou tard. Relis Adolphe? Oh! mon Dieu! je vous vois, quand vous vous serez bien connus, je vous vois malheureux, triste-à-pattes, sans considération, sans fortune, vous battant comme les actionnaires d'une commandite attrapés par leur gérant! Votre gérant, à vous, c'est le bonheur.
—Pas un mot de plus, Bixiou.
—Mais je commence à peine. Écoute, mon cher. On a beaucoup attaqué le mariage depuis quelque temps; mais, à part son avantage d'être la seule manière d'établir les successions, comme il offre aux jolis garçons sans le sol un moyen de faire fortune en deux mois, il résiste à tous ses inconvénients! Aussi, n'y a-t-il pas de garçon qui ne se repente tôt ou tard d'avoir manqué par sa faute un mariage de trente mille livres de rentes...
—Tu ne veux donc pas me comprendre! s'écria Lousteau d'une voix exaspérée, va-t'en... Elle est là...
—Pardon, pourquoi ne pas l'avoir dit plus tôt... tu es majeur.... et elle aussi, fit-il d'un ton plus bas mais assez haut cependant pour être entendu de Dinah. Elle te fera joliment repentir de son bonheur...
—Si c'est une folie, je veux la faire... Adieu!
—Un homme à la mer! cria Bixiou.