—Une femme chez qui l'on trouve une bibliothèque et un sérail est bien dangereuse, répondait le railleur.
Une fois sa grossesse devenue visible, madame de La Baudraye résolut de ne plus quitter son appartement; mais avant de s'y renfermer, de ne plus se promener que dans la campagne, elle voulut assister à la première représentation d'un drame de Nathan. Cette espèce de solennité littéraire occupait les deux mille personnes qui se croient tout Paris. Dinah, qui n'avait jamais vu de première représentation, éprouvait une curiosité bien naturelle. Elle en était d'ailleurs arrivée à un tel degré d'affection pour Lousteau qu'elle se glorifiait de sa faute; elle mettait une force sauvage à heurter le monde, elle voulait le regarder en face sans détourner la tête. Elle fit une toilette ravissante, appropriée à son air souffrant, à la maladive morbidesse de sa figure. Son teint pâli lui donnait une expression distinguée, et ses cheveux noirs en bandeaux faisaient encore ressortir cette pâleur. Ses yeux gris étincelants semblaient plus beaux cernés par la fatigue. Mais une horrible souffrance l'attendait. Par un hasard assez commun, la loge donnée au journaliste, aux premières, était à côté de celle louée par Anna Grossetête. Ces deux amies intimes ne se saluèrent pas, et ne voulurent se reconnaître ni l'une ni l'autre.
Après le premier acte, Lousteau quitta sa loge et y laissa Dinah seule, exposée au feu de tous les regards, à la clarté de tous les lorgnons, tandis que la baronne de Fontaine et la comtesse Marie de Vandenesse, venue avec Anna, reçurent quelques-uns des hommes les plus distingués du grand monde. La solitude où restait Dinah fut un supplice d'autant plus grand, qu'elle ne sut pas se faire une contenance avec sa lorgnette en examinant les loges; elle eut beau prendre une pose noble et pensive, laisser son regard dans le vide, elle se sentait trop le point de mire de tous les yeux; elle ne put cacher sa préoccupation, elle fut un peu provinciale, elle étala son mouchoir, elle fit convulsivement des gestes qu'elle s'était interdits. Enfin, dans l'entr'acte du second au troisième acte, un homme se fit ouvrir la loge de Dinah! Monsieur de Clagny se montra respectueux, mais triste.
—Je suis heureuse de vous voir pour vous exprimer tout le plaisir que m'a causé votre promotion, dit-elle.
—Eh! madame, pour qui suis-je venu à Paris?...
—Comment? dit-elle. Serais-je donc pour quelque chose dans votre nomination?
—Pour tout. Dès que vous n'avez plus habité Sancerre, Sancerre m'est devenu insupportable, j'y mourais...
Dinah tendit la main au Substitut.
—Votre amitié sincère me fait du bien, dit-elle. Je suis dans une situation à choyer mes vrais amis, maintenant je sais quel est leur prix... Je croyais avoir perdu votre estime; mais le témoignage que vous m'en donnez par votre visite me touche plus que vos dix ans d'attachement.
—Vous êtes le sujet de la curiosité de toute la salle, reprit le Substitut. Ah! chère, était-ce là votre rôle? Ne pouviez-vous pas être heureuse et rester honorée?..... Je viens d'entendre dire que vous êtes la maîtresse de monsieur Étienne Lousteau, que vous vivez ensemble maritalement!... Vous avez rompu pour toujours avec la Société, même pour le temps où, si vous épousiez votre amant, vous auriez besoin de cette considération que vous méprisez aujourd'hui... Ne devriez-vous pas être chez vous, avec votre mère qui vous aime assez pour vous couvrir de son égide; au moins les apparences seraient gardées...