—Assez! dit impérieusement madame de La Baudraye. Que vouliez-vous de moi en venant ici?...
—Une procuration pour recueillir la succession de notre oncle Silas...
Dinah prit une plume, écrivit deux mots à monsieur de Clagny et dit à son mari de revenir le soir. A cinq heures, l'Avocat-Général, monsieur de Clagny avait eu de l'avancement, éclaira madame de La Baudraye sur sa position; mais il se chargea de la régulariser en faisant un compromis avec le petit vieillard, que l'avarice avait amené. Monsieur de La Baudraye, à qui la procuration de sa femme était nécessaire pour agir à sa guise, l'acheta par les concessions suivantes: il s'engagea d'abord à faire à sa femme une pension de dix mille francs tant qu'il lui conviendrait, fut-il dit dans l'acte, de vivre à Paris; mais, à mesure que les enfants atteindraient à l'âge de six ans, ils seraient remis à monsieur de La Baudraye. Enfin le magistrat obtint le paiement préalable d'une année de la pension. Le petit La Baudraye vint dire adieu galamment à sa femme et à ses enfants, il se montra vêtu d'un petit paletot blanc en caoutchouc. Il était si ferme sur ses jambes et si semblable au La Baudraye de 1836, que Dinah désespéra d'enterrer jamais ce terrible nain.
Du jardin où il fumait un cigare, le journaliste vit monsieur de la Baudraye pendant le temps que cet insecte mit à traverser la cour; mais ce fut assez pour Lousteau: il lui parut évident que le petit homme avait voulu détruire toutes les espérances que sa mort pouvait inspirer à sa femme. Cette scène si rapide changea beaucoup les dispositions de son cœur et de son esprit. En fumant un second cigare, il se mit à réfléchir à sa position. La vie en commun qu'il menait avec la baronne de La Baudraye lui avait jusqu'à présent coûté tout autant d'argent qu'à elle. Pour se servir d'une expression commerciale, les comptes se balançaient à la rigueur. Eu égard à son peu de fortune, à la peine avec laquelle il gagnait son argent, Lousteau se regardait moralement comme le créancier. Assurément, l'heure était favorable pour quitter cette femme. Fatigué de jouer depuis environ trois ans une comédie qui ne devient jamais une habitude, il déguisait perpétuellement son ennui. Ce garçon, habitué à ne rien dissimuler, s'imposait au logis un sourire semblable à celui du débiteur devant son créancier. Cette obligation lui devenait de jour en jour plus pénible. Jusqu'alors l'intérêt immense que présentait l'avenir lui avait donné des forces; mais quand il vit le petit La Baudraye partant aussi lestement pour les États-Unis que s'il s'agissait d'aller à Rouen par les bateaux à vapeur, il ne crut plus à l'avenir. Il rentra du jardin dans le salon élégant où Dinah venait de recevoir les adieux de son mari.
—Étienne, dit madame de La Baudraye, sais-tu ce que mon seigneur et maître vient de me proposer? Dans le cas où il me plairait d'habiter Anzy pendant son absence, il a donné ses ordres, et il espère que les bons conseils de ma mère me décideront à y revenir avec mes enfants...
—Le conseil est excellent, répondit sèchement Lousteau qui connaissait assez Dinah pour savoir la réponse passionnée qu'elle mendiait d'ailleurs par un regard.
Ce ton, l'accent, le regard indifférent, tout frappa si durement cette femme qui vivait uniquement par son amour, qu'elle laissa couler de ses yeux le long de ses joues deux grosses larmes sans répondre, et Lousteau ne s'en aperçut qu'au moment où elle prit son mouchoir pour essuyer ces deux perles de douleur.
—Qu'as-tu, Didine? reprit-il atteint au cœur par cette vivacité de sensitive.
—Au moment où je m'applaudissais d'avoir conquis à jamais notre liberté, dit-elle,—au prix de ma fortune!—en vendant—ce qu'une mère a de plus précieux—ses enfants!...—car il me les prend à l'âge de six ans—et, pour les voir, il faudra retourner à Sancerre!—un supplice!—ah! mon Dieu! qu'ai-je fait!
Lousteau se mit aux genoux de Dinah et lui baisa les mains en lui prodiguant ses plus caressantes chatteries.