—Il joue à la passion, disait la comtesse en riant.
Elle se moquait de monsieur de Clagny devant lui, et le magistrat se disait:—Elle s'occupe de moi!
—Je fais une si grande impression à ce pauvre homme, disait-elle en riant à sa mère, que si je lui disais oui, je crois qu'il dirait non.
Un soir monsieur de Clagny ramenait en compagnie de sa femme sa chère comtesse profondément soucieuse. Tous trois venaient d'assister à la première représentation de la Main droite et la Main gauche, le premier drame de Léon Gozlan.
—A quoi pensez-vous? demanda le magistrat effrayé de la mélancolie de son idole.
La persistance de la tristesse cachée mais profonde qui dévorait la comtesse était un mal dangereux que l'Avocat-Général ne savait pas combattre, car le véritable amour est souvent maladroit, surtout quand il n'est pas partagé. Le véritable amour emprunte sa forme au caractère. Or, le digne magistrat aimait à la manière d'Alceste, quand madame de La Baudraye voulait être aimée à la manière de Philinte. Les lâchetés de l'amour s'accommodent fort peu de la loyauté du Misanthrope. Aussi Dinah se gardait-elle bien d'ouvrir son cœur à son Patito. Comment oser avouer qu'elle regrettait parfois son ancienne fange? Elle sentait un vide énorme dans la vie du monde, elle ne savait à qui rapporter ses succès, ses triomphes, ses toilettes. Parfois les souvenirs de ses misères revenaient mêlés au souvenir de voluptés dévorantes. Elle en voulait parfois à Lousteau de ne pas s'occuper d'elle, elle aurait voulu recevoir de lui des lettres ou tendres ou furieuses.
Dinah ne répondant pas, le magistrat répéta sa question en prenant la main de la comtesse et la lui serrant entre les siennes d'un air dévot.
—Voulez-vous la main droite ou la main gauche? répondit-elle en souriant.
—La main gauche, dit-il, car je présume que vous parlez du mensonge et de la vérité.
—Eh! bien, je l'ai vu, lui répliqua-t-elle en parlant de manière à n'être entendue que du magistrat. En l'apercevant triste, profondément découragé, je me suis dit: A-t-il des cigares? a-t-il de l'argent?