—Prendre ton pauvre petit magot, le fruit de tes privations qui me font tant souffrir! Es-tu fou, Joseph? s'écria la vieille actionnaire de la loterie royale de France visiblement partagée entre sa foi brutale en son terne et cette action qui lui semblait un sacrilége.

—Oh! faites-en ce que vous voudrez, dit Agathe que le mouvement de son vrai fils émut aux larmes.

La Descoings prit Joseph par la tête et le baisa sur le front:—Mon enfant, ne me tente pas. Tiens, je perdrais encore. C'est des bêtises, la loterie!

Jamais rien de si héroïque n'a été dit dans les drames inconnus de la vie privée. Et, en effet, n'est-ce pas l'affection triomphant d'un vice invétéré? En ce moment, les cloches de la messe de minuit sonnèrent.

—Et puis il n'est plus temps, reprit la Descoings.

—Oh! dit Joseph, voilà vos calculs de cabale.

Le généreux artiste sauta sur les numéros, s'élança dans l'escalier et courut faire la mise. Quand Joseph ne fut plus là, Agathe et la Descoings fondirent en larmes.

—Il y va, le cher amour, s'écriait la joueuse. Mais ce sera tout pour lui, car c'est son argent!

Malheureusement Joseph ignorait entièrement la situation des bureaux de loterie que, dans ce temps, les habitués connaissaient dans Paris comme aujourd'hui les fumeurs connaissent les débits de tabac. Le peintre alla comme un fou regardant les lanternes. Lorsqu'il demanda à des passants de lui enseigner un bureau de loterie, on lui répondit qu'ils étaient fermés, mais que celui du Perron au Palais-Royal restait quelquefois ouvert un peu plus tard. Aussitôt l'artiste vola vers le Palais-Royal, où il trouva le bureau fermé.

—Deux minutes de moins et vous auriez pu faire votre mise, lui dit un des crieurs de billets qui stationnaient au bas du Perron en vociférant ces singulières paroles:—Douze cents francs pour quarante sous! et offrant des billets tout faits.