—Parbleu, dit-elle, vous n'avez ni cœur ni âme. Voilà seize ans que je donne ici ma jeunesse, et je ne m'étais pas aperçue que vous avez une pierre, là!... fit-elle en se frappant le cœur. Depuis deux mois, vous voyez venir ici ce brave commandant, une victime des Bourbons, qui était fait pour être général, et qu'est dans la débine, acculé dans un trou de pays où la fortune n'a pas de quoi se promener. Il est obligé de rester sur une chaise toute une journée à la Municipalité, pour gagner... quoi?... six cents misérables francs, la belle poussée! Et vous, qu'avez six cent cinquante-neuf mille livres de placées, soixante mille francs de rente, et qui, grâce à moi, ne dépensez pas plus de mille écus par an, tout compris, même mes jupes, enfin tout, vous ne pensez pas à lui offrir un logis ici, où tout le deuxième est vide! Vous aimez mieux que les souris et les rats y dansent plutôt que d'y mettre un humain, enfin un garçon que votre père a toujours pris pour son fils!... Voulez-vous savoir ce que vous êtes? Je vais vous le dire: vous êtes un fratricide! Après cela, je sais bien pourquoi! Vous avez vu que je lui portais intérêt, et ça vous chicane! Quoique vous paraissiez bête, vous avez plus de malice que les plus malicieux dans ce que vous êtes... Eh! bien, oui, je lui porte intérêt, et un vif encore...

—Mais, Flore...

—Oh! il n'y a pas de mais Flore qui tienne. Ah! vous pouvez bien en chercher une autre Flore (si vous trouvez une!), car je veux que ce verre de vin me serve de poison si je ne laisse pas là votre baraque de maison. Je ne vous aurai, Dieu merci, rien coûté pendant les douze ans que j'y suis restée, et vous aurez eu de l'agrément à bon marché. Partout ailleurs, j'aurais bien gagné ma vie à tout faire comme ici: savonner, repasser, veiller aux lessives, aller au marché, faire la cuisine, prendre vos intérêts en toutes choses, m'exterminer du matin au soir... Eh! bien, voilà ma récompense.

—Mais Flore...

—Oui, Flore, vous en aurez des Flore, à cinquante et un ans que vous avez, et que vous vous portez très-mal, et que vous baissez que c'en est effrayant, je le sais bien! Puis, avec ça, que vous n'êtes pas amusant...

—Mais, Flore...

—Laissez-moi tranquille!

Elle sortit en fermant la porte avec une violence qui fit retentir la maison et parut l'ébranler sur ses fondements. Jean-Jacques Rouget ouvrit tout doucement la porte et alla plus doucement encore dans la cuisine, où Flore grommelait toujours.

—Mais, Flore, dit ce mouton, voilà la première nouvelle que j'ai de ton désir, comment sais-tu si je le veux où si je ne le veux pas?...

—D'abord, reprit-elle, il y a besoin d'un homme dans la maison. On sait que vous avez des dix, des quinze, des vingt mille francs; et si l'on venait vous voler, on nous assassinerait. Moi, je ne me soucie pas du tout de me réveiller un beau matin coupée en quatre morceaux, comme on a fait de cette pauvre servante qu'a eu la bêtise de défendre son maître! Eh! bien, si l'on nous voit chez nous un homme brave comme César, et qui ne se mouche pas du pied... Max avalerait trois voleurs, le temps de le dire... eh! bien, je dormirais plus tranquille. On vous dira peut-être des bêtises... que je l'aime par ci, que je l'adore par là!... Savez-vous ce que vous direz?... eh! bien, vous répondrez que vous le savez, mais que votre père vous avait recommandé son pauvre Max à son lit de mort. Tout le monde se taira, car les pavés d'Issoudun vous diront qu'il lui payait sa pension au collége, na! Voilà neuf ans que je mange votre pain...