—Nous irons, dit-elle, je la verrai.

En entendant ces paroles, je regardai ma vie comme définitivement arrêtée. Je résolus en un moment de terminer par un complet mariage avec lady Dudley la lutte douloureuse qui menaçait d'épuiser ma sensibilité, d'enlever par tant de chocs répétés ces voluptueuses délicatesses qui ressemblent à la fleur des fruits. Mon silence farouche blessa la comtesse, dont toute la grandeur ne m'était pas connue.

—Ne vous irritez point contre moi, dit-elle de sa voix d'or, ceci, cher, est ma punition. Vous ne serez jamais aimé comme vous l'êtes ici, reprit-elle en posant sa main sur son cœur. Ne vous l'ai-je pas avoué? La marquise Dudley m'a sauvée. A elle les souillures, je ne les lui envie point. A moi le glorieux amour des anges! J'ai parcouru des champs immenses depuis votre arrivée. J'ai jugé la vie. Élevez l'âme, vous la déchirez; plus vous allez haut, moins de sympathie vous rencontrez; au lieu de souffrir dans la vallée, vous souffrez dans les airs comme l'aigle qui plane en emportant au cœur une flèche décochée par quelque pâtre grossier. Je comprends aujourd'hui que le ciel et la terre sont incompatibles. Oui, pour qui peut vivre dans la zone céleste, Dieu seul est possible. Notre âme doit être alors détachée de toutes les choses terrestres. Il faut aimer ses amis comme on aime ses enfants, pour eux et non pour soi. Le moi cause les malheurs et les chagrins. Mon cœur ira plus haut que ne va l'aigle; là est un amour qui ne me trompera point. Quant à vivre de la vie terrestre, elle nous ravale trop en faisant dominer l'égoïsme des sens sur la spiritualité de l'ange qui est en nous. Les jouissances que donne la passion sont horriblement orageuses, payées par d'énervantes inquiétudes qui brisent les ressorts de l'âme. Je suis venue au bord de la mer où s'agitent ces tempêtes, je les ai vues de trop près; elles m'ont souvent enveloppée de leurs nuages, la lame ne s'est pas toujours brisée à mes pieds, j'ai senti sa rude étreinte qui froidit le cœur; je dois me retirer sur les hauts lieux, je périrais au bord de cette mer immense. Je vois en vous, comme en tous ceux qui m'ont affligée, les gardiens de ma vertu. Ma vie a été mêlée d'angoisses heureusement proportionnées à mes forces, et s'est entretenue ainsi pure des passions mauvaises, sans repos séducteur et toujours prête à Dieu. Notre attachement fut la tentative insensée, l'effort de deux enfants candides essayant de satisfaire leur cœur, les hommes et Dieu... Folie, Félix! Ha! dit-elle après une pause, comment vous nomme cette femme?

—Amédée, répondis-je. Félix est un être à part, qui n'appartiendra jamais qu'à vous.

—Henriette a peine à mourir, dit-elle en laissant échapper un pieux sourire. Mais, reprit-elle, elle périra dans le premier effort de la chrétienne humble, de la mère orgueilleuse, de la femme aux vertus chancelantes hier, raffermies aujourd'hui. Que vous dirai-je? Hé! bien, oui, ma vie est conforme à elle-même dans ses plus grandes circonstances comme dans ses plus petites. Le cœur où je devais attacher les premières racines de la tendresse, le cœur de ma mère s'est fermé pour moi, malgré ma persistance à y chercher un pli où je pusse me glisser. J'étais fille, je venais après trois garçons morts, et je tâchai vainement d'occuper leur place dans l'affection de mes parents; je ne guérissais point la plaie faite à l'orgueil de la famille. Quand, après cette sombre enfance, je connus mon adorable tante, la mort me l'enleva promptement. Monsieur de Mortsauf, à qui je me suis vouée, m'a constamment frappée, sans relâche, sans le savoir, pauvre homme! Son amour a le naïf égoïsme de celui que nous portent nos enfants. Il n'est pas dans le secret des maux qu'il me cause, il est toujours pardonné! Mes enfants, ces chers enfants qui tiennent à ma chair par toutes leurs douleurs, à mon âme par toutes leurs qualités, à ma nature par leurs joies innocentes; ces enfants ne m'ont-ils pas été donnés pour montrer combien il se trouve de force et de patience dans le sein des mères? Oh! oui, mes enfants sont mes vertus! Vous savez si je suis flagellée par eux, en eux, malgré eux. Devenir mère, pour moi ce fut acheter le droit de toujours souffrir. Quand Agar a crié dans le désert, un ange a fait jaillir pour cette esclave trop aimée une source pure; mais à moi, quand la source limpide vers laquelle (vous en souvenez-vous?) vous vouliez me guider est venue couler autour de Clochegourde, elle ne m'a versé que des eaux amères. Oui, vous m'avez infligé des souffrances inouïes. Dieu pardonnera sans doute à qui n'a connu l'affection que par la douleur. Mais, si les plus vives peines que j'aie éprouvées m'ont été imposées par vous, peut-être les ai-je méritées. Dieu n'est pas injuste. Ah! oui, Félix, un baiser furtivement déposé sur un front comporte des crimes peut-être! Peut-être doit-on rudement expier les pas que l'on a faits en avant de ses enfants et de son mari, lorsqu'on se promenait le soir afin d'être seule avec des souvenirs et des pensées qui ne leur appartenaient pas, et qu'en marchant ainsi, l'âme était mariée à une autre! Quand l'être intérieur se ramasse et se rapetisse pour n'occuper que la place que l'on offre aux embrassements, peut-être est-ce le pire des crimes! Lorsqu'une femme se baisse afin de recevoir dans ses cheveux le baiser de son mari pour se faire un front neutre, il y a crime! Il y a crime à se forger un avenir en s'appuyant sur la mort, crime à se figurer dans l'avenir une maternité sans alarmes, de beaux enfants jouant le soir avec un père adoré de toute sa famille, et sous les yeux attendris d'une mère heureuse. Oui, j'ai péché, j'ai grandement péché! J'ai trouvé goût aux pénitences infligées par l'Église, et qui ne rachetaient point assez ces fautes pour lesquelles le prêtre fut sans doute trop indulgent. Dieu sans doute a placé la punition au cœur de toutes ces erreurs en chargeant de sa vengeance celui pour qui elles furent commises. Donner mes cheveux, n'était-ce pas me promettre? Pourquoi donc aimai-je à mettre une robe blanche? ainsi je me croyais mieux votre lys; ne m'aviez-vous pas aperçue, pour la première fois, ici, en robe blanche? Hélas! j'ai moins aimé mes enfants, car toute affection vive est prise sur les affections dues. Vous voyez bien, Félix? toute souffrance a sa signification. Frappez, frappez plus fort que n'ont frappé monsieur de Mortsauf et mes enfants. Cette femme est un instrument de la colère de Dieu, je vais l'aborder sans haine, je lui sourirai; sous peine de ne pas être chrétienne, épouse et mère, je dois l'aimer. Si, comme vous le dites, j'ai pu contribuer à préserver votre cœur du contact qui l'eût défleuri, cette Anglaise ne saurait me haïr. Une femme doit aimer la mère de celui qu'elle aime, et je suis votre mère. Qu'ai-je voulu dans votre cœur? la place laissée vide par madame de Vandenesse. Oh! oui, vous vous êtes toujours plaint de ma froideur! Oui, je ne suis bien que votre mère. Pardonnez-moi donc les duretés involontaires que je vous ai dites à votre arrivée, car une mère doit se réjouir en sachant son fils si bien aimé. Elle appuya sa tête sur mon sein, en répétant:—Pardon! pardon! J'entendis alors des accents inconnus. Ce n'était ni sa voix de jeune fille et ses notes joyeuses, ni sa voix de femme et ses terminaisons despotiques, ni les soupirs de la mère endolorie; c'était une déchirante, une nouvelle voix pour des douleurs nouvelles.—Quant à vous, Félix, reprit-elle en s'animant, vous êtes l'ami qui ne saurait mal faire. Ah! vous n'avez rien perdu dans mon cœur, ne vous reprochez rien, n'ayez pas le plus léger remords. N'était-ce pas le comble de l'égoïsme que de vous demander de sacrifier à un avenir impossible les plaisirs les plus immenses, puisque pour les goûter une femme abandonne ses enfants, abdique son rang, et renonce à l'éternité. Combien de fois ne vous ai-je pas trouvé supérieur à moi! vous étiez grand et noble, moi, j'étais petite et criminelle! Allons, voilà qui est dit, je ne puis être pour vous qu'une lueur élevée, scintillante et froide, mais inaltérable. Seulement, Félix, faites que je ne sois pas seule à aimer le frère que je me suis choisi. Chérissez-moi! L'amour d'une sœur n'a ni mauvais lendemain, ni moments difficiles. Vous n'aurez pas besoin de mentir à cette âme indulgente qui vivra de votre belle vie, qui ne manquera jamais à s'affliger de vos douleurs, qui s'égaiera de vos joies, aimera les femmes qui vous rendront heureux et s'indignera des trahisons. Moi je n'ai pas eu de frère à aimer ainsi. Soyez assez grand pour vous dépouiller de tout amour-propre, pour résoudre notre attachement jusqu'ici si douteux et plein d'orages par cette douce et sainte affection. Je puis encore vivre ainsi. Je commencerai la première en serrant la main de lady Dudley.

Elle ne pleurait pas, elle! en prononçant ces paroles pleines d'une science amère, et par lesquelles, en arrachant le dernier voile qui me cachait son âme et ses douleurs, elle me montrait par combien de liens elle s'était attachée à moi, combien de fortes chaînes j'avais hachées. Nous étions dans un tel délire, que nous ne nous apercevions point de la pluie qui tombait à torrents.

—Madame la comtesse ne veut-elle pas entrer un moment ici? dit le cocher en désignant la principale auberge de Ballan.

Elle fit un signe de consentement, et nous restâmes une demi-heure environ sous la voûte d'entrée au grand étonnement des gens de l'hôtellerie qui se demandèrent pourquoi madame de Mortsauf était à onze heures par les chemins. Allait-elle à Tours? En revenait-elle? Quand l'orage eut cessé, que la pluie fut convertie en ce qu'on nomme à Tours une brouée, qui n'empêchait pas la lune d'éclairer les brouillards supérieurs rapidement emportés par le vent du haut, le cocher sortit et retourna sur ses pas, à ma grande joie.

—Suivez mon ordre, lui cria doucement la comtesse.

Nous prîmes donc le chemin des landes de Charlemagne où la pluie recommença. A moitié des landes, j'entendis les aboiements du chien favori d'Arabelle; un cheval s'élança tout à coup de dessous une truisse de chêne, franchit d'un bond le chemin, sauta le fossé creusé par les propriétaires pour distinguer leurs terrains respectifs dans ces friches que l'on croyait susceptibles de culture, et lady Dudley s'alla placer dans la lande pour voir passer la calèche.