—Es-tu fou, my dee? J'irais de Paris à Rome déguisée en laquais, je ferais pour toi les choses les plus déraisonnables; mais comment puis-je parler sur les chemins à une femme qui ne m'a pas été présentée et qui allait commencer un sermon en trois points? Je parlerai à des paysans, je demanderai à un ouvrier de partager son pain avec moi, si j'ai faim, je lui donnerai quelques guinées, et tout sera convenable; mais arrêter une calèche, comme font les gentilshommes de grande route en Angleterre, ceci n'est pas dans mon code à moi. Tu ne sais donc qu'aimer, pauvre enfant, tu ne sais donc pas vivre? D'ailleurs, je ne te ressemble pas encore complétement, mon ange! Je n'aime pas la morale. Mais pour te plaire, je suis capable des plus grands efforts. Allons, tais-toi, je m'y mettrai! Je tâcherai de devenir prêcheuse. Auprès de moi, Jérémie ne sera bientôt qu'un bouffon. Je ne me permettrai plus de caresses sans les larder de versets de la Bible.

Elle usa de son pouvoir, elle en abusa dès qu'elle vit dans mon regard cette ardente expression qui s'y peignait aussitôt que commençaient ses sorcelleries. Elle triompha de tout, et je mis complaisamment au-dessus des finasseries catholiques, la grandeur de la femme qui se perd, qui renonce à l'avenir et fait toute sa vertu de l'amour.

—Elle s'aime donc mieux qu'elle ne t'aime? me dit-elle. Elle te préfère donc quelque chose qui n'est pas toi? Comment attacher à ce qui est de nous d'autre importance que celle dont vous l'honorez? Aucune femme, quelque grande moraliste qu'elle soit, ne peut être l'égale d'un homme. Marchez sur nous, tuez-nous, n'embarrassez jamais votre existence de nous. A nous de mourir, à vous de vivre grands et fiers. De vous à nous le poignard, de nous à vous l'amour et le pardon. Le soleil s'inquiète-t-il des moucherons qui sont dans ses rayons et qui vivent de lui? ils restent tant qu'ils peuvent, et quand il disparaît ils meurent...

—Ou ils s'envolent, dis-je en l'interrompant.

—Ou ils s'envolent, reprit-elle avec une indifférence qui aurait piqué l'homme le plus déterminé à user du singulier pouvoir dont elle l'investissait. Crois-tu qu'il soit digne d'une femme de faire avaler à un homme des tartines beurrées de vertu pour lui persuader que la religion est incompatible avec l'amour? Suis-je donc une impie? On se donne, ou l'on se refuse; mais se refuser et moraliser, il y a double peine, ce qui est contraire au droit de tous les pays. Ici tu n'auras que d'excellents sandwiches apprêtés par la main de ta servante Arabelle, de qui toute la morale sera d'imaginer des caresses qu'aucun homme n'a encore ressenties et que les anges m'inspirent.

Je ne sais rien de plus dissolvant que la plaisanterie maniée par une Anglaise, elle y met le sérieux éloquent, l'air de pompeuse conviction sous lequel les Anglais couvrent les hautes niaiseries de leur vie à préjugés. La plaisanterie française est une dentelle avec laquelle les femmes savent embellir la joie qu'elles donnent et les querelles qu'elles inventent; c'est une parure morale, gracieuse comme leur toilette. Mais la plaisanterie anglaise est un acide qui corrode si bien les êtres sur lesquels il tombe qu'il en fait des squelettes lavés et brossés. La langue d'une Anglaise spirituelle ressemble à celle d'un tigre qui emporte la chair jusqu'à l'os en voulant jouer. Arme toute puissante du démon qui vient dire en ricanant: Ce n'est que cela? la moquerie laisse un venin mortel dans les blessures qu'elle ouvre à plaisir. Pendant cette nuit, Arabelle voulut montrer son pouvoir comme un sultan qui, pour prouver son adresse, s'amuse à décoller des innocents.

—Mon ange, me dit-elle quand elle m'eut plongé dans ce demi-sommeil où l'on oublie tout excepté le bonheur, je viens de me faire de la morale aussi, moi! Je me suis demandé si je commettais un crime en t'aimant, si je violais les lois divines, et j'ai trouvé que rien n'était plus religieux ni plus naturel. Pourquoi Dieu créerait-il des êtres plus beaux que les autres si ce n'est pour nous indiquer que nous devons les adorer? Le crime serait de ne pas t'aimer, n'es-tu pas un ange? Cette dame t'insulte en te confondant avec les autres hommes, les règles de la morale ne te sont pas applicables, Dieu t'a mis au-dessus de tout. N'est-ce pas se rapprocher de lui que de t'aimer? pourra-t-il en vouloir à une pauvre femme d'avoir appétit des choses divines? Ton vaste et lumineux cœur ressemble tant au ciel que je m'y trompe comme les moucherons qui viennent se brûler aux bougies d'une fête! les punira-t-on, ceux-ci, de leur erreur? d'ailleurs, est-ce une erreur, n'est-ce pas une haute adoration de la lumière? Ils périssent par trop de religion, si l'on appelle périr se jeter au cou de ce qu'on aime. J'ai la faiblesse de t'aimer, tandis que cette femme a la force de rester dans sa chapelle catholique. Ne fronce pas le sourcil! tu crois que je lui en veux? Non, petit! J'adore sa morale qui lui a conseillé de te laisser libre et m'a permis ainsi de te conquérir, de te garder à jamais; car tu es à moi pour toujours, n'est-ce pas?

—Oui.

—A jamais?

—Oui.