—Me voilà, dit Suzanne en s'asseyant sur le lit en en faisant crier les rideaux sur les tringles par un mouvement de brusquerie despotique.
—Quesaco, ma charmante? dit le vieux garçon en se mettant sur son séant.
—Monsieur, dit gravement Suzanne, vous devez être étonné de me voir venir ainsi, mais je me trouve dans des circonstances qui m'obligent à ne pas m'inquiéter du qu'en dira-t-on.
—Qu'est-ce que c'est que ça! fit du Bousquier en se croisant les bras.
—Mais ne me comprenez-vous pas? dit Suzanne. Je sais, reprit-elle en faisant une gentille petite moue, combien il est ridicule à une pauvre fille de venir tracasser un garçon pour ce que vous regardez comme des misères. Mais si vous me connaissiez bien, monsieur, si vous saviez tout ce dont je suis capable pour l'homme qui s'attacherait à moi, autant que je m'attacherais à vous, vous n'auriez jamais à vous repentir de m'avoir épousée. Ce n'est pas ici, par exemple, que je pourrais vous être utile à grand'chose; mais si nous allions à Paris, vous verriez où je conduirais un homme d'esprit et de moyens comme vous, dans un moment où l'on refait le gouvernement de fond en comble, et où les étrangers sont les maîtres. Enfin, entre nous soit dit, ce dont il est question, est-ce un malheur? n'est-ce pas un bonheur que vous payeriez cher un jour? A qui vous intéresserez-vous, pour qui travaillerez-vous?
—Pour moi, donc! s'écria brutalement du Bousquier.
—Vieux monstre, vous ne serez jamais père! dit Suzanne en donnant à sa phrase l'accent d'une malédiction prophétique.
—Allons, pas de bêtises, Suzanne, reprit du Bousquier, je crois que je rêve encore.
—Mais quelle réalité vous faut-il donc? s'écria Suzanne en se levant.
Du Bousquier frotta son bonnet de coton sur sa tête par un mouvement de rotation d'une énergie brouillonne qui indiquait une prodigieuse fermentation dans ses idées.