Les viveurs savaient prouver à cet enfant que ses dettes seraient l'aiguillon d'or avec lequel il piquerait les chevaux attelés au char de sa fortune. Puis toujours César avec ses quarante millions de dettes, et Frédéric II recevant de son père un ducat par mois, et toujours les fameux, les corrupteurs exemples des grands hommes montrés dans leurs vices et non dans la toute-puissance de leur courage et de leurs conceptions! Enfin la voiture, les chevaux et le mobilier de Coralie furent saisis par plusieurs créanciers pour des sommes dont le total montait à quatre mille francs. Quand Lucien recourut à Lousteau pour lui redemander le billet de mille francs qu'il lui avait prêté, Lousteau lui montra des papiers timbrés qui établissaient chez Florine une position analogue à celle de Coralie; mais Lousteau reconnaissant lui proposa de faire des démarches nécessaires pour placer l'Archer de Charles IX.

—Comment Florine en est-elle arrivée là? demanda Lucien.

—Le Matifat s'est effrayé, répondit Lousteau, nous l'avons perdu; mais si Florine le veut, il payera cher sa trahison! Je te conterai l'affaire!

Trois jours après la démarche inutile faite par Lucien chez Lousteau, les deux amants déjeunaient tristement au coin du feu dans la belle chambre à coucher; Bérénice leur avait cuisiné des œufs sur le plat dans la cheminée, car la cuisinière, le cocher, les gens étaient partis. Il était impossible de disposer du mobilier saisi. Il n'y avait plus dans le ménage aucun objet d'or ou d'argent, ni aucune valeur intrinsèque, mais tout était d'ailleurs représenté par des reconnaissances du Mont-de-Piété formant un petit volume in-octavo très-instructif. Bérénice avait conservé deux couverts. Le petit journal rendait des services inappréciables à Lucien et à Coralie en maintenant le tailleur, la marchande de modes et la couturière, qui tous tremblaient de mécontenter un journaliste capable de tympaniser leurs établissements. Lousteau vint pendant le déjeuner en criant:—Hourrah! Vive l'Archer de Charles IX! J'ai lavé pour cent francs de livres, mes enfants, dit-il, partageons!

Il remit cinquante francs à Coralie, et envoya Bérénice chercher un déjeuner substantiel.

—Hier, Hector Merlin et moi nous avons dîné avec des libraires, et nous avons préparé la vente de ton roman par de savantes insinuations. Tu es en marché avec Dauriat; mais Dauriat lésine, il ne veut pas donner plus de quatre mille francs pour deux mille exemplaires, et tu veux six mille francs. Nous t'avons fait deux fois plus grand que Walter Scott. Oh! tu as dans le ventre des romans incomparables! tu n'offres pas un livre, mais une affaire; tu n'es pas l'auteur d'un roman plus ou moins ingénieux, tu seras une collection! Ce mot collection a porté coup. Ainsi n'oublie pas ton rôle, tu as en portefeuille: la Grande mademoiselle, ou la France sous Louis XIV.—Cotillon Ier, ou les Premiers jours de Louis XV.—la Reine et le Cardinal, ou Tableau de Paris sous la Fronde.—Le fils de Concini, ou Une intrigue de Richelieu!... Ces romans seront annoncés sur la couverture. Nous appelons cette manœuvre berner les succès. On fait sauter ses livres sur la couverture jusqu'à ce qu'ils deviennent célèbres, et l'on est alors bien plus grand par les œuvres qu'on ne fait pas que par celles qu'on a faites. Le Sous presse est l'hypothèque littéraire! Allons, rions un peu? Voici du vin de Champagne. Tu comprends, Lucien, que nos hommes ont ouvert des yeux grands comme tes soucoupes.... Tu as donc encore des soucoupes?

—Elles sont saisies, dit Coralie.

—Je comprends et je reprends, reprit Lousteau. Les libraires croiront à tous tes manuscrits, s'ils en voient un seul. En librairie, on demande à voir le manuscrit, on a la prétention de le lire. Laissons aux libraires leur fatuité: jamais ils ne lisent de livres, autrement ils n'en publieraient pas tant! Hector et moi, nous avons laissé pressentir qu'à cinq mille francs tu concéderais trois mille exemplaires en deux éditions. Donne-moi le manuscrit de l'Archer, après demain nous déjeunons chez les libraires et nous les enfonçons!

—Qui est-ce? dit Lucien.

—Deux associés, deux bons garçons, assez ronds en affaires, nommés Fendant et Cavalier. L'un est un ancien premier commis de la maison Vidal et Porchon, l'autre est le plus habile voyageur du quai des Augustins, tous deux établis depuis un an. Après avoir perdu quelques légers capitaux à publier des romans traduits de l'anglais, mes gaillards veulent maintenant exploiter les romans indigènes. Le bruit court que ces deux marchands de papier noirci risquent uniquement les capitaux des autres, mais il t'est, je pense, assez indifférent de savoir à qui appartient l'argent qu'on te donnera.