—Quel moyen as-tu trouvé d'empoigner Matifat? dit Lucien.
—Mon cher, reprit Lousteau, ce vil épicier a écrit les lettres les plus curieuses à Florine: orthographe, style, pensées, tout est d'un comique achevé. Matifat craint beaucoup sa femme; nous pouvons, sans le nommer, sans qu'il puisse se plaindre, l'atteindre au sein de ses lares et de ses pénates où il se croit en sûreté. Juge de sa fureur en voyant le premier article d'un petit roman de mœurs, intitulé les Amours d'un Droguiste, quand il aura été loyalement prévenu du hasard qui met entre les mains des rédacteurs de tel journal des lettres où il parle du petit Cupidon, où il écrit gamet pour jamais, où il dit de Florine qu'elle l'aide à traverser le désert de la vie, ce qui peut faire croire qu'il la prend pour un chameau. Enfin, il y a de quoi désopiler la rate des abonnés pendant quinze jours dans cette correspondance éminemment drôlatique. On lui donnera la peur d'une lettre anonyme par laquelle on mettrait sa femme au fait de la plaisanterie. Florine voudra-t-elle prendre sur elle de paraître poursuivre Matifat? Elle a encore des principes, c'est-à-dire des espérances. Peut-être garde-t-elle les lettres pour elle, et veut-elle une part. Elle est rusée, elle est mon élève. Mais quand elle saura que le Garde du Commerce n'est pas une plaisanterie, quand Finot lui aura fait un présent convenable, ou donné l'espoir d'un engagement, elle me livrera les lettres, que je remettrai contre écus à Finot. Finot donnera la correspondance à son oncle, et Giroudeau fera capituler le droguiste.
Cette confidence dégrisa Lucien, il pensa d'abord qu'il avait des amis extrêmement dangereux; puis il songea qu'il ne fallait pas se brouiller avec eux, car il pouvait avoir besoin de leur terrible influence au cas où madame d'Espard, madame de Bargeton et Châtelet lui manqueraient de parole. Étienne et Lucien étaient alors arrivés sur le quai devant la misérable boutique de Barbet.
—Barbet, dit Étienne au libraire, nous avons cinq mille francs de Fendant et Cavalier à six, neuf et douze mois; voulez-vous nous escompter leurs billets?
—Je les prends pour mille écus, dit Barbet avec un calme imperturbable.
—Mille écus! s'écria Lucien.
—Vous ne les trouverez chez personne, reprit le libraire. Ces messieurs feront faillite avant trois mois; mais je connais chez eux deux bons ouvrages dont la vente est dure, ils ne peuvent pas attendre, je les leur achèterai comptant et leur rendrai leurs valeurs: par ce moyen, j'aurai deux mille francs de diminution sur les marchandises.
—Veux-tu perdre deux mille francs? dit Étienne à Lucien.
—Non! s'écria Lucien épouvanté de cette première affaire.
—Tu as tort, répondit Étienne.