Quel changement cette parole n'annonçait-elle pas chez Ève? L'amour grandissant que lui inspirait le caractère de David, de mieux en mieux connu, prenait dans son cœur la place de l'affection fraternelle. Mais à combien d'illusions ne disait-elle pas adieu?...
Voyons maintenant tout le chemin que fit le Compte de Retour sur la place de Paris? Un tiers porteur, nom commercial de celui qui possède un effet par transmission, est libre, aux termes de la loi, de poursuivre uniquement celui des divers débiteurs de cet effet qui lui présente la chance d'être payé le plus promptement. En vertu de cette faculté, Lucien fut poursuivi par l'huissier de monsieur Métivier. Voici quelles furent les phases de cette action, d'ailleurs entièrement inutile. Métivier, derrière lequel se cachaient les Cointet, connaissait l'insolvabilité de Lucien; mais toujours dans l'esprit de la loi, l'insolvabilité de fait n'existe en droit qu'après avoir été constatée. On constata donc l'impossibilité d'obtenir de Lucien le payement de l'effet, de la manière suivante. L'huissier de Métivier dénonça, le 5 mai, le Compte de Retour et le protêt d'Angoulême à Lucien, en l'assignant au Tribunal de commerce de Paris pour entendre dire une foule de choses, entre autres qu'il serait condamné par corps comme négociant. Quand, au milieu de sa vie de cerf aux abois, Lucien lut ce grimoire, il recevait la signification d'un jugement obtenu contre lui par défaut au Tribunal de commerce. Coralie, sa maîtresse, ignorant ce dont il s'agissait, imagina que Lucien avait obligé son beau-frère; elle lui donna tous les actes ensemble, trop tard. Une actrice voit trop d'acteurs en huissiers dans les vaudevilles pour croire au papier timbré. Lucien eut des larmes aux yeux, il s'apitoya sur Séchard, il eut honte de son faux, et il voulut payer. Naturellement, il consulta ses amis sur ce qu'il devait faire pour gagner du temps. Mais quand Lousteau, Blondet, Bixiou, Nathan eurent instruit Lucien du peu de cas qu'un poète devait faire du Tribunal de commerce, juridiction établie pour les boutiquiers, le poète se trouvait déjà sous le coup d'une saisie. Il voyait à sa porte cette petite affiche jaune dont la couleur déteint sur les portières, qui a la vertu la plus astringente sur le crédit, qui porte l'effroi dans le cœur des moindres fournisseurs, et qui surtout glace le sang dans les veines des poètes assez sensibles pour s'attacher à ces morceaux de bois, à ces guenilles de soie, à ces tas de laine coloriée, à ces brimborions appelés mobilier. Quand on vint pour enlever les meubles de Coralie, l'auteur des Marguerites alla trouver un ami de Bixiou, Desroches, un premier clerc qui venait de traiter d'une Étude, et qui se mit à rire en voyant tant d'effroi chez Lucien pour si peu de chose.—Ce n'est rien, mon cher, vous voulez gagner du temps?—Le plus possible.—Eh! bien, opposez-vous à l'exécution du jugement. Allez trouver un de mes amis, Signol, un agréé, portez-lui vos pièces, il renouvellera l'opposition, se présentera pour vous, et déclinera la compétence du Tribunal de commerce. Ceci ne fera pas la moindre difficulté, vous êtes un journaliste assez connu. Si vous êtes assigné devant le Tribunal civil, vous viendrez me voir, ça me regardera: je me charge de faire promener ceux qui veulent chagriner la belle Coralie. Le vingt-huit mai, Lucien, assigné devant le Tribunal civil, y fut condamné plus promptement que ne le pensait Desroches, car on poursuivait Lucien à outrance. Quand une nouvelle saisie fut pratiquée, lorsque l'affiche jaune vint encore dorer les pilastres de la porte de Coralie et qu'on voulut enlever le mobilier, Desroches, un peu sot de s'être laissé pincer par son confrère (telle fut son expression), s'y opposa, prétendant, avec raison d'ailleurs, que le mobilier appartenait à mademoiselle Coralie: il introduisit un référé. Sur le référé, le Président du Tribunal renvoya les parties à l'audience, où la propriété des meubles fut adjugée à l'actrice par un jugement. Métivier, qui appela de ce jugement, fut débouté de son appel par un arrêt, le trente juillet.
Le sept août, maître Cachan reçut par la diligence un énorme dossier intitulé:
MÉTIVIER
CONTRE
SÉCHARD ET LUCIEN CHARDON.
La première pièce était la jolie petite note suivante, dont l'exactitude est garantie; elle a été copiée.
Billet du 30 avril dernier, souscrit par Séchard fils, ordre Lucien de Rubempré (2 mai). Compte de retour:
1,037 fr. 45 c.
| (5 Mai.) | ||
| Dénonciation du compte de retour et du protêt avec assignation devant le Tribunal de commerce de Paris, pour le 7 mai | 8 | 75 |
| (7 Mai.) | ||
| Jugement, condamnation par défaut, avec contrainte par corps | 35 | » |
| (10 Mai.) | ||
| Signification du jugement | 8 | 50 |
| (12 Mai.) | ||
| Commandement | 5 | 50 |
| (14 Mai.) | ||
| Procès-verbal de saisie | 16 | » |
| (18 Mai.) | ||
| Procès-verbal d'apposition d'affiches | 15 | 25 |
| (19 Mai.) | ||
| Insertion au journal | 4 | » |
| (24 Mai.) | ||
| Procès-verbal de récolement précédant l'enlèvement, et contenant opposition à l'exécution du jugement par le sieur Lucien de Rubempré | 12 | » |
| (27 Mai.) | ||
| Jugement du Tribunal qui, faisant droit, renvoie, sur l'opposition dûment réitérée, les parties devant le Tribunal civil | 35 | » |
| (28 Mai.) | ||
| Assignation à bref délai par Métivier, devant le Tribunal civil avec constitution d'avoué | 6 | 50 |
| (2 Juin.) | ||
| Jugement contradictoire qui condamne Lucien Chardon à payer les causes du compte de retour et laisse à la charge du poursuivant les frais faits devant le Tribunal de commerce | 150 | » |
| (6 Juin.) | ||
| Signification dudit | 10 | » |
| (15 Juin.) | ||
| Commandement | 5 | 50 |
| (19 Juin.) | ||
| Procès-verbal tendant à saisie, et contenant opposition à cette saisie par la demoiselle Coralie, qui prétend que le mobilier lui appartient et demande d'aller en référé sur l'heure, dans le cas où l'on voudrait passer outre | 20 | » |
| Ordonnance du Président, qui renvoie les parties à l'audience en état de référé | 40 | » |
| (19 Juin.) | ||
| Jugement qui adjuge la propriété des meubles à ladite demoiselle Coralie | 250 | » |
| (20 Juin.) | ||
| Appel par Métivier | 17 | » |
| (30 Juin.) | ||
| Arrêt confirmatif du jugement | 250 | » |
| Total | 889 | » |
| Billet du 31 mai | 1,037 | 45 |
| Dénonciation à Lucien | 8 | 75 |
| 1,046 | 20 | |
| Billet du 30 juin, compte de retour | 1,037 | 45 |
| Dénonciation à Lucien | 8 | 75 |
| 1,046 | 20 | |
Ces pièces étaient accompagnées d'une lettre par laquelle Métivier donnait l'ordre à maître Cachan, avoué d'Angoulême, de poursuivre David Séchard par tous les moyens de droit. Maître Victor-Ange-Herménégilde Doublon assigna donc David Séchard, le 3 juillet, au Tribunal de commerce d'Angoulême pour le payement de la somme totale de quatre mille dix-huit francs quatre-vingt-cinq centimes, montant des trois effets et des frais déjà faits. Le jour où Doublon devait lui apporter à elle-même le commandement de payer cette somme énorme pour elle, Ève reçut dans la matinée cette lettre foudroyante écrite par Métivier:
«A MONSIEUR SÉCHARD FILS, IMPRIMEUR A ANGOULÊME.