—Je ne suis pas un voyageur, répondit Lucien, et je suis trop près du terme de ma course pour me donner le plaisir de fumer...

—Vous êtes bien sévère envers vous-même, repartit l'Espagnol. Quoique chanoine honoraire de la cathédrale de Tolède, je me passe de temps en temps un petit cigare. Dieu nous a donné le tabac pour endormir nos passions et nos douleurs... Vous me semblez avoir du chagrin, vous en avez du moins l'enseigne à la main, comme le triste dieu de l'hymen. Tenez?... tous vos chagrins s'en iront avec la fumée...

Et le prêtre retendit sa boîte en paille avec une sorte de séduction, en jetant à Lucien des regards animés de charité.

—Pardon, mon père, répliqua sèchement Lucien, il n'y a pas de cigares qui puissent dissiper mes chagrins...

En disant cela, les yeux de Lucien se mouillèrent de larmes.

—Oh! jeune homme, est-ce donc la providence divine qui m'a fait désirer de secouer par un peu d'exercice à pied le sommeil dont sont saisis au matin tous les voyageurs, afin que je pusse, en vous consolant, obéir à ma mission ici-bas?... Et quels grands chagrins pouvez-vous avoir à votre âge?

—Vos consolations, mon père, seraient bien inutiles: vous êtes Espagnol, je suis Français; vous croyez aux commandements de l'Église, moi je suis athée...

Santa Virgen del Pilar!... vous êtes athée, s'écria le prêtre en passant son bras sous celui de Lucien avec un empressement maternel. Eh! voilà l'une des curiosités que je m'étais promis d'observer à Paris. En Espagne, nous ne croyons pas aux athées... Il n'y a qu'en France, où, à dix-neuf ans, on puisse avoir de pareilles opinions.

—Oh! je suis un athée au complet; je ne crois ni en Dieu, ni à la société, ni au bonheur. Regardez-moi donc bien, mon père; car, dans quelques heures, je ne serai plus... Voilà mon dernier soleil!... dit Lucien avec une sorte d'emphase en montrant le ciel.

—Ah! çà, qu'avez-vous fait pour mourir? qui vous a condamné à mort?