—Attendons une côte, nous la monterons à pied, et nous parlerons en plein vent. Le vent est discret.
Le silence régna pendant quelque temps entre les deux compagnons, et la rapidité de la course aida, pour ainsi dire, à la griserie morale de Lucien.
—Mon père, voici la côte, dit Lucien en se réveillant comme d'un rêve.
—Eh! bien, marchons, dit le prêtre en criant d'une voix forte au postillon d'arrêter.
Et tous deux ils s'élancèrent sur la route.
—Enfant, dit l'Espagnol en prenant Lucien par le bras, as-tu médité la Venise sauvée d'Otway? As-tu compris cette amitié profonde, d'homme à homme, qui lie Pierre à Jaffier, qui fait pour eux d'une femme une bagatelle, et qui change entre eux tous les termes sociaux?... Eh! bien, voilà pour le poète.
—Le chanoine connaît aussi le théâtre, se dit Lucien en lui-même.—Avez-vous lu Voltaire?... lui demanda-t-il.
—J'ai fait mieux, répondit le chanoine, je le mets en pratique.
—Vous ne croyez pas en Dieu?...
—Allons, c'est moi qui suis l'athée, dit le prêtre en souriant. Venons au positif, mon petit?... J'ai quarante-six ans, je suis l'enfant naturel d'un grand seigneur, par ainsi sans famille, et j'ai un cœur... Mais, apprends ceci, grave-le dans ta cervelle encore si molle: l'homme a horreur de la solitude. Et de toutes les solitudes, la solitude morale est celle qui l'épouvante le plus. Les premiers anachorètes vivaient avec Dieu, ils habitaient le monde le plus peuplé, le monde spirituel. Les avares habitent le monde de la fantaisie et des jouissances. L'avare a tout, jusqu'à son sexe, dans le cerveau. La première pensée de l'homme, qu'il soit lépreux ou forçat, infâme ou malade, est d'avoir un complice de sa destinée. A satisfaire ce sentiment, qui est la vie même, il emploie toutes ses forces, toute sa puissance, la verve de sa vie. Sans ce désir souverain, Satan aurait-il pu trouver des compagnons?... Il y a là tout un poème à faire qui serait l'avant-scène du Paradis perdu, qui n'est que l'apologie de la Révolte.