Lucien, moins surpris de la réponse d'Albertine que de recevoir une lettre de madame de Bargeton, prit le billet et lut dans la rue ces lignes désespérantes:
«Madame d'Espard est indisposée, elle ne pourra pas vous recevoir lundi; moi-même je ne suis pas bien, et cependant je vais m'habiller pour aller lui tenir compagnie. Je suis désespérée de cette petite contrariété; mais vos talents me rassurent, et vous percerez sans charlatanisme.»
—Et pas de signature! se dit Lucien, qui se trouva dans les Tuileries, sans croire avoir marché. Le don de seconde vue que possèdent les gens de talent lui fit soupçonner la catastrophe annoncée par ce froid billet. Il allait, perdu dans ses pensées, il allait devant lui, regardant les monuments de la place Louis XV. Il faisait beau. De belles voitures passaient incessamment sous ses yeux en se dirigeant vers la grande avenue des Champs-Élysées. Il suivit la foule des promeneurs et vit alors les trois ou quatre mille voitures qui, par une belle journée, affluent en cet endroit le dimanche, et improvisent un Longchamp. Étourdi par le luxe des chevaux, des toilettes et des livrées, il allait toujours, et arriva devant l'Arc-de-Triomphe commencé. Que devint-il quand, en revenant, il vit venir à lui madame d'Espard et madame de Bargeton dans une calèche admirablement attelée, et derrière laquelle ondulaient les plumes du chasseur dont l'habit vert brodé d'or les lui fit reconnaître. La file s'arrêta par suite d'un encombrement, Lucien put voir Louise dans sa transformation, elle n'était pas reconnaissable: les couleurs de sa toilette étaient choisies de manière à faire valoir son teint; sa robe était délicieuse; ses cheveux arrangés gracieusement lui seyaient bien, et son chapeau d'un goût exquis était remarquable à côté de celui de madame d'Espard, qui commandait à la mode. Il y a une indéfinissable façon de porter un chapeau: mettez le chapeau un peu trop en arrière, vous avez l'air effronté; mettez-le trop en avant, vous avez l'air sournois; de côté, l'air devient cavalier; les femmes comme il faut posent leurs chapeaux comme elles veulent et ont toujours bon air. Madame de Bargeton avait sur-le-champ résolu cet étrange problème. Une jolie ceinture dessinait sa taille svelte. Elle avait pris les gestes et les façons de sa cousine; assise comme elle, elle jouait avec une élégante cassolette attachée à l'un des doigts de sa main droite par une petite chaîne, et montrait ainsi sa main fine et bien gantée sans avoir l'air de vouloir la montrer. Enfin elle s'était faite semblable à madame d'Espard sans la singer; elle était la digne cousine de la marquise, qui paraissait être fière de son élève. Les femmes et les hommes qui se promenaient sur la chaussée regardaient la brillante voiture aux armes des d'Espard et des Blamont-Chauvry, dont les deux écussons étaient adossés. Lucien fut étonné du grand nombre de personnes qui saluaient les deux cousines; il ignorait que tout ce Paris, qui consiste en vingt salons, savait déjà la parenté de madame de Bargeton et de madame d'Espard. Des jeunes gens à cheval, parmi lesquels Lucien remarqua de Marsay et Rastignac, se joignirent à la calèche pour conduire les deux cousines au bois. Il fut facile à Lucien de voir, au geste des deux fats, qu'ils complimentaient madame de Bargeton sur sa métamorphose. Madame d'Espard petillait de grâce et de santé: ainsi son indisposition était un prétexte pour ne pas recevoir Lucien, puisqu'elle ne remettait pas son dîner à un autre jour. Le poète furieux s'approcha de la calèche, alla lentement, et, quand il fut en vue des deux femmes, il les salua: madame de Bargeton ne voulut pas le voir, la marquise le lorgna et ne répondit pas à son salut. La réprobation de l'aristocratie parisienne n'était pas comme celle des souverains d'Angoulême: en s'efforçant de blesser Lucien, les hobereaux admettaient son pouvoir et le tenaient pour un homme; tandis que, pour madame d'Espard, il n'existait même pas. Ce n'était pas un arrêt, mais un déni de justice. Un froid mortel saisit le pauvre poète quand de Marsay le lorgna; le lion parisien laissa retomber son lorgnon si singulièrement qu'il semblait à Lucien que ce fût le couteau de la guillotine. La calèche passa. La rage, le désir de la vengeance s'emparèrent de cet homme dédaigné: s'il avait tenu madame de Bargeton, il l'aurait égorgée; il se fit Fouquier-Tinville pour se donner la jouissance d'envoyer madame d'Espard à l'échafaud; il aurait voulu pouvoir faire subir à de Marsay un de ces supplices raffinés qu'ont inventés les sauvages. Il vit passer Canalis à cheval, élégant comme s'il n'était pas sublime, et qui saluait les femmes les plus jolies.
—Mon Dieu! de l'or à tout prix! se disait Lucien, l'or est la seule puissance devant laquelle ce monde s'agenouille. Non! lui cria sa conscience, mais la gloire, et la gloire c'est le travail! Du travail! c'est le mot de David. Mon Dieu! pourquoi suis-je ici? mais je triompherai! Je passerai dans cette avenue en calèche à chasseur! j'aurai des marquises d'Espard!
Au moment où il se disait ces paroles enragées, il était chez Hurbain et y dînait à quarante sous. Le lendemain, à neuf heures, il alla chez Louise dans l'intention de lui reprocher sa barbarie: non-seulement madame de Bargeton n'y était pas pour lui, mais encore le portier ne le laissa pas monter, il resta dans la rue, faisant le guet, jusqu'à midi. A midi, du Châtelet sortit de chez madame de Bargeton, vit le poète du coin de l'œil et l'évita. Lucien, piqué au vif, poursuivit son rival; du Châtelet se sentant serré, se retourna et le salua dans l'intention évidente d'aller au large après cette politesse.
—De grâce, monsieur, dit Lucien, accordez-moi une seconde, j'ai deux mots à vous dire. Vous m'avez témoigné de l'amitié, je l'invoque pour vous demander le plus léger des services. Vous sortez de chez madame de Bargeton, expliquez-moi la cause de ma disgrâce auprès d'elle et de madame d'Espard?
—Monsieur Chardon, répondit du Châtelet avec une fausse bonhomie, savez-vous pourquoi ces dames vous ont quitté à l'Opéra?
—Non, dit le pauvre poète.
—Hé! bien, vous avez été desservi dès votre début par monsieur de Rastignac. Le jeune dandy, questionné sur vous, a purement et simplement dit que vous vous nommiez monsieur Chardon et non monsieur de Rubempré; que votre mère gardait les femmes en couches, que votre père était en son vivant apothicaire à l'Houmeau, faubourg d'Angoulême; que votre sœur était une charmante jeune fille qui repassait admirablement les chemises, et qu'elle allait épouser un imprimeur d'Angoulême nommé Séchard. Voilà le monde. Mettez-vous en vue? il vous discute. Monsieur de Marsay est venu rire de vous avec madame d'Espard, et aussitôt ces deux dames se sont enfuies en se croyant compromises auprès de vous. N'essayez pas d'aller chez l'une ou chez l'autre. Madame de Bargeton ne serait pas reçue par sa cousine si elle continuait à vous voir. Vous avez du génie, tâchez de prendre votre revanche. Le monde vous dédaigne, dédaignez le monde. Réfugiez-vous dans une mansarde, faites-y des chefs-d'œuvre, saisissez un pouvoir quelconque, et vous verrez le monde à vos pieds; vous lui rendrez alors les meurtrissures qu'il vous aura faites là où il vous les aura faites. Plus madame de Bargeton vous a marqué d'amitié, plus elle aura d'éloignement pour vous. Ainsi vont les sentiments féminins. Mais il ne s'agit pas en ce moment de reconquérir l'amitié d'Anaïs, il s'agit de ne pas l'avoir pour ennemie, et je vais vous en donner le moyen. Elle vous a écrit, renvoyez-lui toutes ses lettres, elle sera sensible à ce procédé de gentilhomme; plus tard, si vous avez besoin d'elle, elle ne vous sera pas hostile. Quant à moi, j'ai une si haute opinion de votre avenir, que je vous ai partout défendu, et que dès à présent, si je puis ici faire quelque chose pour vous, vous me trouverez toujours prêt à vous rendre service.
Lucien était si morne, si pâle, si défait, qu'il ne rendit pas au vieux beau rajeuni par l'atmosphère parisienne le salut sèchement poli qu'il reçut de lui. Il revint à son hôtel, où il trouva Staub lui-même, venu moins pour lui essayer ses habits, qu'il lui essaya, que pour savoir de l'hôtesse du Gaillard-Bois ce qu'était sous le rapport financier sa pratique inconnue. Lucien était arrivé en poste, madame de Bargeton l'avait ramené du Vaudeville jeudi dernier en voiture. Ces renseignements étaient bons. Staub nomma Lucien monsieur le comte, et lui fit voir avec quel talent il avait mis ses charmantes formes en lumière.