César Birotteau fut enchanté de l’exquise politesse de Molineux, qu’il trouva en robe de chambre de molleton gris, surveillant son lait posé sur un petit réchaud en tôle dans le coin de sa cheminée et son eau de marc qui bouillait dans un petit pot de terre brune et qu’il versait à petites doses sur sa cafetière. Pour ne pas déranger son propriétaire, le marchand de parapluies avait été ouvrir la porte à Birotteau. Molineux avait en vénération les maires et les adjoints de la ville de Paris, qu’il appelait ses officiers municipaux. A l’aspect du magistrat, il se leva, resta debout, la casquette à la main, tant que le grand Birotteau ne fut pas assis.

—Non, monsieur, oui, monsieur, ah! monsieur, si j’avais su avoir l’honneur de posséder au sein de mes modestes pénates un membre du corps municipal de Paris, croyez alors que je me serais fait un devoir de me rendre chez vous, quoique votre propriétaire ou—sur le point—de le—devenir. Birotteau fit un geste pour le prier de remettre sa casquette.—Je n’en ferai rien, je ne me couvrirai pas que vous ne soyez assis et couvert si vous êtes enrhumé; ma chambre est un peu froide, la modicité de mes revenus ne me permet pas... A vos souhaits, monsieur l’adjoint.

Birotteau avait éternué en cherchant ses actes. Il les présenta, non sans dire, pour éviter tout retard, que monsieur Roguin notaire les avait rédigés à ses frais.

—Je ne conteste pas les lumières de monsieur Roguin, vieux nom bien connu dans le notariat parisien; mais j’ai mes petites habitudes, je fais mes affaires moi-même, manie assez excusable, et mon notaire est...

—Mais notre affaire est si simple, dit le parfumeur habitué aux promptes décisions des commerçants.

—Si simple! s’écria Molineux. Rien n’est simple en matière de location. Ah! vous n’êtes pas propriétaire, monsieur, et vous n’en êtes que plus heureux. Si vous saviez jusqu’où les locataires poussent l’ingratitude, et à combien de précautions nous sommes obligés. Tenez, monsieur, j’ai un locataire...

Molineux raconta pendant un quart d’heure comment monsieur Gendrin, dessinateur, avait trompé la surveillance de son portier, rue Saint-Honoré. Monsieur Gendrin avait fait des infamies dignes d’un Marat, des dessins obscènes que la police tolérait, attendu la connivence de la police! Ce Gendrin, artiste profondément immoral, rentrait avec des femmes de mauvaise vie et rendait l’escalier impraticable! plaisanterie bien digne d’un homme qui dessinait des caricatures contre le gouvernement. Et pourquoi ces méfaits?... parce qu’on lui demandait son loyer le quinze! Gendrin et Molineux allaient plaider, car, tout en ne payant pas, l’artiste prétendait rester dans son appartement vide. Molineux recevait des lettres anonymes où Gendrin sans doute le menaçait d’un assassinat, le soir, dans les détours qui mènent à la Cour Batave.

—Au point, monsieur, dit-il en continuant, que monsieur le préfet de police, à qui j’ai confié mon embarras... (j’ai profité de la circonstance pour lui toucher quelques mots sur les modifications à introduire dans les lois qui régissent la matière) m’a autorisé à porter des pistolets pour ma sûreté personnelle.

Le petit vieillard se leva pour aller chercher ses pistolets.

—Les voilà, monsieur! s’écria-t-il.