La sobriété de Claude Pillerault, devenue habitude, ne put se plier aux plaisirs d’une vie oisive, quand, au sortir du commerce, il rentra dans ce repos qui affaisse tant le bourgeois parisien; il continua son genre d’existence et anima sa vieillesse par ses convictions politiques qui, disons-le, étaient celles de l’extrême gauche. Pillerault appartenait à cette partie ouvrière agrégée par la révolution à la bourgeoisie. La seule tache de son caractère était l’importance qu’il attachait à sa conquête: il tenait à ses droits, à la liberté, aux fruits de la révolution; il croyait son aisance et sa consistance politique compromises par les jésuites dont les libéraux annonçaient le secret pouvoir, menacées par les idées que le Constitutionnel prêtait à Monsieur. Il était d’ailleurs conséquent avec sa vie, avec ses idées; il n’y avait rien d’étroit dans sa politique, il n’injuriait point ses adversaires, il avait peur des courtisans, il croyait aux vertus républicaines: il imaginait Manuel pur de tout excès, le général Foy grand homme, Casimir Périer sans ambition, Lafayette un prophète politique, Courier bon homme. Il avait enfin de nobles chimères. Ce beau vieillard vivait de la vie de famille, il allait chez les Ragon et chez sa nièce, chez le juge Popinot, chez Joseph Lebas et chez les Matifat. Personnellement quinze cents francs faisaient raison de tous ses besoins. Quant au reste de ses revenus, il l’employait à de bonnes œuvres, en présents à sa petite-nièce: il donnait à dîner quatre fois par an à ses amis chez Roland, rue du Hasard, et les menait au spectacle. Il jouait le rôle de ces vieux garçons sur qui les femmes mariées tirent des lettres de change à vue pour leurs fantaisies: une partie de campagne, l’Opéra, les Montagnes-Beaujon. Pillerault était alors heureux du plaisir qu’il donnait, il jouissait dans le cœur des autres. Après avoir vendu son fonds, il n’avait pas voulu quitter le quartier où étaient ses habitudes, et il avait pris rue des Bourdonnais un petit appartement de trois pièces au quatrième dans une vieille maison.
De même que les mœurs de Molineux se peignaient dans son étrange mobilier, de même la vie pure et simple de Pillerault était révélée par les dispositions intérieures de son appartement composé d’une antichambre, d’un salon et d’une chambre. Aux dimensions près, c’était la cellule du chartreux. L’antichambre, au carreau rouge et frotté, n’avait qu’une fenêtre ornée de rideaux en percale à bordures rouges, des chaises d’acajou garnies de basane rouge et de clous dorés; les murs étaient tendus d’un papier vert-olive et décorés du Serment des Américains, du portrait de Bonaparte en premier consul, et de la Bataille d’Austerlitz. Le salon, sans doute arrangé par le tapissier, avait un meuble jaune à rosaces, un tapis, la garniture de cheminée en bronze sans dorures, un devant de cheminée peint, une console avec un vase à fleurs sous verre, une table ronde à tapis sur laquelle était un porte-liqueurs. Le neuf de cette pièce annonçait assez un sacrifice fait aux usages du monde par le vieux quincaillier qui recevait rarement. Dans sa chambre, simple comme celle d’un religieux ou d’un vieux soldat, les deux hommes qui apprécient le mieux la vie, un crucifix à bénitier placé dans son alcôve frappait les regards. Cette profession de foi chez un républicain stoïque émouvait profondément. Une vieille femme venait faire son ménage, mais son respect pour les femmes était si grand qu’il ne lui laissait pas cirer ses souliers, nettoyés par abonnement avec un décrotteur. Son costume était simple et invariable. Il portait habituellement une redingote et un pantalon de drap bleu, un gilet de rouennerie, une cravate blanche, et des souliers très-couverts; les jours fériés, il mettait un habit à boutons de métal. Ses habitudes pour son lever, son déjeuner, ses sorties, son dîner, ses soirées et son retour au logis étaient marquées au coin de la plus stricte exactitude, car la régularité des mœurs fait la longue vie et la santé. Il n’était jamais question de politique entre César, les Ragon, l’abbé Loraux et lui, car les gens de cette société se connaissaient trop pour en venir à des attaques sur le terrain du prosélytisme. Comme son neveu et comme les Ragon, il avait une grande confiance en Roguin. Pour lui, le notaire de Paris était toujours un être vénérable, une image vivante de la probité. Dans l’affaire des terrains, Pillerault s’était livré à un contre-examen qui motivait la hardiesse avec laquelle César avait combattu les pressentiments de sa femme.
Le parfumeur monta les soixante-dix-huit marches qui menaient à la petite porte brune de l’appartement de son oncle, en pensant que ce vieillard devait être bien vert pour toujours les monter sans se plaindre. Il trouva la redingote et le pantalon étendus sur le porte-manteau placé à l’extérieur; madame Vaillant les brossait et frottait pendant que ce vrai philosophe enveloppé dans une redingote en molleton gris déjeunait au coin de son feu, en lisant les débats parlementaires dans le Constitutionnel ou Journal du Commerce.
—Mon oncle, dit César, l’affaire est conclue, on va dresser les actes. Si vous aviez cependant quelques craintes ou des regrets, il est encore temps de rompre.
—Pourquoi romprai-je? l’affaire est bonne, mais longue à réaliser, comme toutes les affaires sûres. Mes cinquante mille francs sont à la Banque, j’ai touché hier les derniers cinq mille francs de mon fonds. Quant aux Ragon ils y mettent toute leur fortune.
—Eh! bien, comment vivent-ils?
—Enfin, sois tranquille, ils vivent.
—Mon oncle, je vous entends, dit Birotteau vivement ému et serrant les mains du vieillard austère.
—Comment se fera l’affaire? dit brusquement Pillerault.
—J’y serai pour trois huitièmes, vous et les Ragon pour un huitième; je vous créditerai sur mes livres jusqu’à ce qu’on ait décidé la question des actes notariés.