—César, dit Pillerault à son neveu le samedi soir, demain nous allons à la campagne, et tu y viendras.

César, qui avait une superbe écriture, faisait le soir des copies pour Derville et pour quelques avoués. Or, le dimanche, muni d’une permission curiale, il travaillait comme un nègre.

—Non, répondit-il, monsieur Derville attend après un compte de tutelle.

—Ta femme et ta fille méritent bien une récompense. Tu ne trouveras que nos amis: l’abbé Loraux, les Ragon, Popinot et son oncle. D’ailleurs, je le veux.

César et sa femme, emportés par le tourbillon des affaires, n’étaient jamais revenus à Sceaux, quoique de temps à autre tous deux souhaitassent y retourner pour revoir l’arbre sous lequel s’était presque évanoui le premier commis de la Reine des Roses. Pendant la route que César fit en fiacre avec sa femme et sa fille, et Popinot qui les menait, Constance jeta à son mari des regards d’intelligence sans pouvoir amener sur ses lèvres un sourire. Elle lui dit quelques mots à l’oreille, il agita la tête pour toute réponse. Les douces expressions de cette tendresse, inaltérable mais forcée, au lieu d’éclaircir le visage de César, le rendirent plus sombre et amenèrent dans ses yeux quelques larmes réprimées. Le pauvre homme avait fait cette route vingt ans auparavant, riche, jeune, plein d’espoir, amoureux d’une jeune fille aussi belle que l’était maintenant Césarine; il rêvait alors le bonheur, et voyait aujourd’hui dans le fond du fiacre sa noble enfant pâlie par les veilles, sa courageuse femme n’ayant plus que la beauté des villes sur lesquelles ont passé les laves d’un volcan. L’amour seul était resté! L’attitude de César étouffait la joie au cœur de sa fille et d’Anselme qui lui représentaient la charmante scène d’autrefois.

—Soyez heureux, mes enfants, vous en avez le droit, leur dit ce pauvre père d’un ton déchirant. Vous pouvez vous aimer sans arrière-pensée, ajouta-t-il.

Birotteau, en disant ces dernières paroles, avait pris les mains de sa femme, et les baisait avec une sainte et admirative affection qui toucha plus Constance que la plus vive gaieté. Quand ils arrivèrent à la maison où les attendaient Pillerault, les Ragon, l’abbé Loraux et le juge Popinot, ces cinq personnes d’élite eurent un maintien, des regards et des paroles qui mirent César à son aise, car toutes étaient émues de voir cet homme toujours au lendemain de son malheur.

—Allez vous promener dans les bois d’Aulnay, dit l’oncle Pillerault en mettant la main de César dans celles de Constance, allez-y avec Anselme et Césarine! vous reviendrez à quatre heures.

—Pauvres gens, nous les gênerions, dit madame Ragon, attendrie par la douleur vraie de son débiteur, il sera bien joyeux tantôt.

—C’est le repentir sans la faute, dit l’abbé Loraux.