—Eh! bien, allons chez Alexandre Crottat ce soir afin qu’il n’y ait plus à revenir là-dessus, nous y déciderons en même temps notre contrat de mariage.

Une demande en réhabilitation et toutes les pièces à l’appui furent déposées, par les soins de Derville, au parquet du Procureur-Général de la Cour royale de Paris.

Pendant le mois que durèrent les formalités et les publications des bans pour le mariage de Césarine et d’Anselme, Birotteau fut agité par des mouvements fébriles. Il était inquiet, il avait peur de ne pas vivre jusqu’au grand jour où l’arrêt serait rendu. Son cœur palpitait sans raison, disait-il. Il se plaignait de douleurs sourdes dans cet organe aussi usé par les émotions de la douleur qu’il était fatigué par cette joie suprême. Les arrêts de réhabilitation sont si rares dans le ressort de la Cour royale de Paris qu’il s’en prononce à peine un en dix années. Pour les gens qui prennent au sérieux la Société, l’appareil de la justice a je ne sais quoi de grand et de grave. Les institutions dépendent entièrement des sentiments que les hommes y attachent et des grandeurs dont elles sont revêtues par la pensée. Aussi quand il n’y a plus, non pas de religion, mais de croyance chez un peuple, quand l’éducation première y a relâché tous les liens conservateurs en habituant l’enfant à une impitoyable analyse, une nation est-elle dissoute; elle ne fait plus corps que par les ignobles soudures de l’intérêt matériel, par les commandements du culte que crée l’Égoïsme bien entendu. Nourri d’idées religieuses, Birotteau acceptait la Justice pour ce qu’elle devrait être aux yeux des hommes, une représentation de la Société même, une auguste expression de la loi consentie, indépendante de la forme sous laquelle elle se produit: plus le magistrat est vieux, cassé, blanchi, plus solennel est d’ailleurs l’exercice de son sacerdoce qui veut une étude si profonde des hommes et des choses, qui sacrifie le cœur et l’endurcit à la tutelle d’intérêts palpitants. Ils deviennent rares, les hommes qui ne montent pas sans de vives émotions l’escalier de la Cour Royale, au vieux Palais-de-Justice, à Paris, et l’ancien négociant était un de ces hommes. Peu de personnes ont remarqué la solennité majestueuse de cet escalier si bien placé pour produire de l’effet, il se trouve en haut du péristyle extérieur qui orne la cour du Palais, et sa porte est au milieu d’une galerie qui mène d’un bout à l’immense salle des Pas-Perdus, de l’autre à la Sainte-Chapelle, deux monuments qui peuvent rendre tout mesquin autour d’eux. L’église de saint Louis est un des plus imposants édifices de Paris, et son abord a je ne sais quoi de sombre et de romantique au fond de cette galerie. La grande salle des Pas-Perdus offre au contraire une échappée pleine de clartés, et il est difficile d’oublier que l’histoire de France se lie à cette salle. Cet escalier doit donc avoir quelque caractère assez grandiose, car il n’est pas trop écrasé par ces deux magnificences; peut-être l’âme y est-elle remuée à l’aspect de la place où s’exécutent les arrêts, vue à travers la riche grille du Palais. L’escalier débouche sur une immense pièce, l’antichambre de celle où la Cour tient les audiences de sa première chambre, et qui forme la salle des Pas-Perdus de la Cour. Jugez quelles émotions dut éprouver le failli qui fut naturellement impressionné par ces accessoires, en montant à la Cour entouré de ses amis, Lebas, le président du Tribunal de Commerce; Camusot, son Juge-Commissaire; Ragon, son patron; monsieur l’abbé Loraux, son directeur. Le saint prêtre fit ressortir ces splendeurs humaines par une réflexion qui les rendit encore plus imposantes aux yeux de César. Pillerault, ce philosophe pratique, avait imaginé d’exagérer par avance la joie de son neveu pour le soustraire aux dangers des événements imprévus de cette fête. Au moment où l’ancien négociant finissait sa toilette, il avait vu venir ses vrais amis qui tenaient à honneur de l’accompagner à la barre de la Cour. Ce cortége développa chez le brave homme un contentement qui le jeta dans l’exaltation nécessaire pour soutenir le spectacle imposant de la Cour. Birotteau trouva d’autres amis réunis dans la salle des audiences solennelles où siégeaient une douzaine de Conseillers.

Après l’appel des causes, l’avoué de Birotteau fit la demande en quelques mots. Sur un geste du premier président, l’avocat-général, invité à donner ses conclusions, se leva. Le procureur-général, l’homme qui représente la vindicte publique, allait demander lui-même de rendre l’honneur au négociant qui n’avait fait que l’engager: cérémonie unique, car le condamné ne peut être que gracié. Les gens de cœur peuvent imaginer les émotions de Birotteau quand il entendit monsieur Marchangy prononçant un discours dont voici l’abrégé:

«Messieurs, dit l’avocat-général, le 16 janvier 1820, Birotteau fut déclaré en état de faillite, par un jugement du tribunal de commerce de la Seine. Le dépôt du bilan n’était occasionné ni par l’imprudence de ce commerçant, ni par de fausses spéculations, ni par aucune raison qui pût entacher son honneur. Nous éprouvons le besoin de le dire hautement, son malheur fut causé par un de ces désastres qui se sont renouvelés à la grande douleur de la Justice et de la Ville de Paris. Il était réservé à notre siècle, où fermentera long-temps encore le mauvais levain des mœurs et des idées révolutionnaires, de voir le notariat de Paris s’écarter des glorieuses traditions des siècles précédents, et produire en quelques années autant de faillites qu’il s’en est rencontré dans deux siècles sous l’ancienne monarchie. La soif de l’or rapidement acquis a gagné les officiers ministériels, ces tuteurs de la fortune publique, ces magistrats intermédiaires!» Il y eut une tirade sur ce texte où l’avocat-général dévoué aux Bourbons trouva moyen d’incriminer les libéraux, les bonapartistes et autres ennemis du trône. L’événement a prouvé que ce magistrat et son chef, monsieur Bellart, avaient raison dans leurs appréhensions. «La fuite d’un notaire de Paris, qui emportait les fonds déposés chez lui par Birotteau, décida la ruine de l’impétrant, reprit-il. La Cour a rendu, dans cette affaire, un arrêt qui prouve à quel point la confiance des clients de Roguin fut indignement trompée. Un concordat intervint. Nous ferons observer que les opérations ont été remarquables par une pureté qui ne se rencontre en aucune des faillites scandaleuses par lesquelles le commerce de Paris est journellement affligé. Les créanciers de Birotteau trouvèrent les moindres choses que l’infortuné possédât. Ils ont trouvé, Messieurs, ses vêtements, ses bijoux, enfin les choses d’un usage purement personnel, non-seulement à lui, mais à sa femme qui abandonna tous ses droits pour grossir l’actif. Birotteau, dans cette circonstance, a été digne de la considération qui lui avait valu ses fonctions municipales; il était adjoint au maire du deuxième arrondissement et venait de recevoir la décoration de la Légion-d’Honneur accordée autant au dévouement du royaliste qui luttait en vendémiaire sur les marches de Saint-Roch, alors teintes de son sang, qu’au magistrat consulaire estimé pour ses lumières, aimé pour son esprit conciliateur, et au modeste officier municipal qui venait de refuser les honneurs de la mairie en indiquant un plus digne, l’honorable baron de La Billardière, un des nobles Vendéens qu’il avait appris à estimer dans les mauvais jours.»

—Cette phrase est meilleure que la mienne, dit César à l’oreille de son oncle.

«Aussi, les créanciers, trouvant soixante pour cent de leurs créances par l’abandon que ce loyal négociant faisait, lui, sa femme et sa fille, de tout ce qu’ils possédaient, ont-ils consigné les expressions de leur estime dans le concordat qui intervint entre eux et leur débiteur, et par lequel ils lui faisaient remise du reste de leurs créances. Ces témoignages se recommandent à l’attention de la Cour par la manière dont ils sont conçus.» Ici l’avocat-général lut les considérants du concordat. «En présence de ces bienveillantes dispositions, Messieurs, beaucoup de négociants auraient pu se croire libérés; ils auraient marché fiers sur la place publique. Loin de là, Birotteau, sans se laisser abattre, forma dans sa conscience le projet d’arriver au jour glorieux qui se lève ici pour lui. Rien ne l’a rebuté. Une place fut accordée par notre bien-aimé souverain pour donner du pain au blessé de Saint-Roch: le failli en réserva les appointements à ses créanciers sans y rien prendre pour ses besoins, car le dévouement de la famille ne lui a pas manqué...»

Birotteau pressa la main de son oncle en pleurant.

«Sa femme et sa fille versaient au trésor commun les fruits de leur travail, elles avaient épousé la noble pensée de Birotteau. Chacune d’elles est descendue de la position qu’elle occupait pour en prendre une inférieure. Ces sacrifices, messieurs, doivent être hautement honorés, ils sont les plus difficiles de tous à faire. Voici quelle était la tâche que Birotteau s’était imposée.» Ici l’avocat-général lut le résumé du bilan, en désignant les sommes qui restaient dues et les noms des créanciers. «Chacune de ces sommes, intérêts compris, a été payée, messieurs, non par des quittances sous signatures privées qui appellent la sévérité de l’enquête, mais par des quittances authentiques par lesquelles la religion de la Cour ne saurait être surprise, et qui n’ont pas empêché les magistrats de faire leur devoir en procédant à l’enquête exigée par la loi. Vous rendrez à Birotteau, non pas l’honneur, mais les droits dont il se trouvait privé, et vous ferez justice. De semblables spectacles sont si rares à notre audience que nous ne pouvons nous empêcher de témoigner à l’impétrant combien nous applaudissons à une telle conduite, que déjà d’augustes protections avaient encouragée.» Puis il lut ses conclusions formelles en style de palais.

La Cour délibéra sans sortir, et le Président se leva pour prononcer l’arrêt.—La Cour, dit-il en terminant, me charge d’exprimer à Birotteau la satisfaction qu’elle éprouve à rendre un pareil Arrêt. Greffier, appelez la cause suivante.