Chez Desplein, la gloire et la science étant inattaquables, ses ennemis s’en prenaient à son humeur bizarre, à son caractère; tandis qu’il possédait tout bonnement cette qualité que les Anglais nomment excentricity. Tantôt superbement vêtu comme Crébillon le tragique, tantôt il affectait une singulière indifférence en fait de vêtement; on le voyait tantôt en voiture, tantôt à pied. Tour à tour brusque et bon, en apparence âpre et avare, mais capable d’offrir sa fortune à ses maîtres exilés qui lui firent l’honneur de l’accepter pendant quelques jours, aucun homme n’a inspiré plus de jugements contradictoires. Quoique capable, pour avoir un cordon noir que les médecins n’auraient pas dû briguer, de laisser tomber à la cour un livre d’heures de sa poche, croyez qu’il se moquait en lui-même de tout; il avait un profond mépris pour les hommes, après les avoir observés d’en haut et d’en bas, après les avoir surpris dans leur véritable expression, au milieu des actes de l’existence les plus solennels et les plus mesquins. Chez un grand homme, les qualités sont souvent solidaires. Si, parmi ces colosses, l’un d’eux a plus de talent que d’esprit, son esprit est encore plus étendu que celui de qui l’on dit simplement: Il a de l’esprit. Tout génie suppose une vue morale. Cette vue peut s’appliquer à quelque spécialité; mais qui voit la fleur, doit voir le soleil. Celui qui entendit un diplomate, sauvé par lui, demandant: «Comment va l’Empereur?» et qui répondit: «Le courtisan revient, l’homme suivra!» celui-là n’est pas seulement chirurgien ou médecin, il est aussi prodigieusement spirituel. Ainsi, l’observateur patient et assidu de l’humanité légitimera les prétentions exorbitantes de Desplein et le croira, comme il se croyait lui-même, propre à faire un ministre tout aussi grand qu’était le chirurgien.
Parmi les énigmes que présente aux yeux de plusieurs contemporains la vie de Desplein, nous avons choisi l’une des plus intéressantes, parce que le mot s’en trouvera dans la conclusion du récit, et le vengera de quelques sottes accusations.
De tous les élèves que Desplein eut à son hôpital, Horace Bianchon fut un de ceux auxquels il s’attacha le plus vivement. Avant d’être interne à l’Hôtel-Dieu, Horace Bianchon était un étudiant en médecine, logé dans une misérable pension du quartier latin, connue sous le nom de la Maison-Vauquer. Ce pauvre jeune homme y sentait les atteintes de cette ardente misère, espèce de creuset d’où les grands talents doivent sortir purs et incorruptibles comme des diamants qui peuvent être soumis à tous les chocs sans se briser. Au feu violent de leurs passions déchaînées, ils acquièrent la probité la plus inaltérable, et contractent l’habitude des luttes qui attendent le génie, par le travail constant dans lequel ils ont cerclé leurs appétits trompés. Horace était un jeune homme droit, incapable de tergiverser dans les questions d’honneur, allant sans phrase au fait, prêt pour ses amis à mettre en gage son manteau, comme à leur donner son temps et ses veilles. Horace était enfin un de ces amis qui ne s’inquiètent pas de ce qu’ils reçoivent en échange de ce qu’ils donnent, certains de recevoir à leur tour plus qu’ils ne donneront. La plupart de ses amis avaient pour lui ce respect intérieur qu’inspire une vertu sans emphase, et plusieurs d’entre eux redoutaient sa censure. Mais ces qualités, Horace les déployait sans pédantisme. Ni puritain ni sermonneur, il jurait de bonne grâce en donnant un conseil, et faisait volontiers un tronçon de chière lie quand l’occasion s’en présentait. Bon compagnon, pas plus prude que ne l’est un cuirassier, rond et franc, non pas comme un marin, car le marin d’aujourd’hui est un rusé diplomate, mais comme un brave jeune homme qui n’a rien à déguiser dans sa vie, il marchait la tête haute et la pensée rieuse. Enfin, pour tout exprimer par un mot, Horace était le Pylade de plus d’un Oreste, les créanciers étant pris aujourd’hui comme la figure la plus réelle des Furies antiques. Il portait sa misère avec cette gaieté qui peut-être est un des plus grands éléments du courage, et comme tous ceux qui n’ont rien, il contractait peu de dettes. Sobre comme un chameau, alerte comme un cerf, il était ferme dans ses idées et dans sa conduite. La vie heureuse de Bianchon commença du jour où l’illustre chirurgien acquit la preuve des qualités et des défauts qui, les uns aussi bien que les autres, rendent doublement précieux à ses amis le docteur Horace Bianchon. Quand un chef de clinique prend dans son giron un jeune homme, ce jeune homme a, comme on dit, le pied dans l’étrier. Desplein ne manquait pas d’emmener Bianchon pour se faire assister par lui dans les maisons opulentes où presque toujours quelque gratification tombait dans l’escarcelle de l’interne, et où se révélaient insensiblement au provincial les mystères de la vie parisienne; il le gardait dans son cabinet lors de ses consultations, et l’y employait; parfois, il l’envoyait accompagner un riche malade aux Eaux; enfin il lui préparait une clientèle. Il résulte de ceci qu’au bout d’un certain temps, le tyran de la chirurgie eut un Séide. Ces deux hommes, l’un au faîte des honneurs et de sa science, jouissant d’une immense fortune et d’une immense gloire; l’autre, modeste Oméga, n’ayant ni fortune ni gloire, devinrent intimes. Le grand Desplein disait tout à son interne; l’interne savait si telle femme s’était assise sur une chaise auprès du maître, ou sur le fameux canapé qui se trouvait dans le cabinet et sur lequel Desplein dormait: Bianchon connaissait les mystères de ce tempérament de lion et de taureau, qui finit par élargir, amplifier outre mesure le buste du grand homme, et causa sa mort par le développement du cœur. Il étudia les bizarreries de cette vie si occupée, les projets de cette avarice si sordide, les espérances de l’homme politique caché dans le savant; il put prévoir les déceptions qui attendaient le seul sentiment enfoui dans ce cœur moins de bronze que bronzé.
Un jour, Bianchon dit à Desplein qu’un pauvre porteur d’eau du quartier Saint-Jacques avait une horrible maladie causée par les fatigues et la misère; ce pauvre Auvergnat n’avait mangé que des pommes de terre dans le grand hiver de 1821. Desplein laissa tous ses malades. Au risque de crever son cheval, il vola, suivi de Bianchon, chez le pauvre homme et le fit transporter lui-même dans la maison de santé établie par le célèbre Dubois dans le faubourg Saint-Denis. Il alla soigner cet homme, auquel il donna, quand il l’eut rétabli, la somme nécessaire pour acheter un cheval et un tonneau. Cet Auvergnat se distingua par un trait original. Un de ses amis tombe malade, il l’emmène promptement chez Desplein, en disant à son bienfaiteur:—«Je n’aurais pas souffert qu’il allât chez un autre.» Tout bourru qu’il était, Desplein serra la main du porteur d’eau, et lui dit:—«Amène-les-moi tous.» Et il fit entrer l’enfant du Cantal à l’Hôtel-Dieu, où il eut de lui le plus grand soin. Bianchon avait déjà plusieurs fois remarqué chez son chef une prédilection pour les Auvergnats et surtout pour les porteurs d’eau; mais, comme Desplein mettait une sorte d’orgueil à ses traitements de l’Hôtel-Dieu, l’élève n’y voyait rien de trop étrange.
Un jour, en traversant la place Saint-Sulpice, Bianchon aperçut son maître entrant dans l’église vers neuf heures du matin. Desplein, qui ne faisait jamais alors un pas sans son cabriolet, était à pied, et se coulait par la porte de la rue du Petit-Lion, comme s’il fût entré dans une maison suspecte. Naturellement pris de curiosité, l’interne qui connaissait les opinions de son maître, et qui était Cabaniste en dyable par un y grec (ce qui semble dans Rabelais une supériorité de diablerie), Bianchon se glissa dans Saint-Sulpice, et ne fut pas médiocrement étonné de voir le grand Desplein, cet athée sans pitié pour les anges qui n’offrent point prise aux bistouris, et ne peuvent avoir ni fistules ni gastrites, enfin, cet intrépide dériseur, humblement agenouillé, et où?... à la chapelle de la Vierge devant laquelle il écouta une messe, donna pour les frais du culte, donna pour les pauvres, en restant sérieux comme s’il se fût agi d’une opération.
—Il ne venait, certes, pas éclaircir des questions relatives à l’accouchement de la Vierge, disait Bianchon dont l’étonnement fut sans bornes. Si je l’avais vu tenant, à la Fête-Dieu, un des cordons du dais, il n’y aurait eu qu’à rire; mais à cette heure, seul, sans témoins, il y a, certes, de quoi faire penser!
Bianchon ne voulut pas avoir l’air d’espionner le premier chirurgien de l’Hôtel-Dieu, il s’en alla. Par hasard, Desplein l’invita ce jour-là même à dîner avec lui, hors de chez lui, chez un restaurateur.
Entre la poire et le fromage Bianchon arriva, par d’habiles préparations, à parler de la messe, en la qualifiant de momerie et de farce.
—Une farce, dit Desplein, qui a coûté plus de sang à la chrétienté que toutes les batailles de Napoléon et que toutes les sangsues de Broussais! La messe est une invention papale qui ne remonte pas plus haut que le VIe siècle, et que l’on a basée sur Hoc est corpus. Combien de torrents de sang n’a-t-il pas fallu verser pour établir la Fête-Dieu par l’institution de laquelle la cour de Rome a voulu constater sa victoire dans l’affaire de la Présence Réelle, schisme qui pendant trois siècles a troublé l’Église! Les guerres du comte de Toulouse et les Albigeois sont la queue de cette affaire. Les Vaudois et les Albigeois se refusaient à reconnaître cette innovation.
Enfin Desplein prit plaisir à se livrer à toute sa verve d’athée, et ce fut un flux de plaisanteries voltairiennes, ou, pour être plus exact, une détestable contrefaçon du Citateur.