—Permettez, madame, dit le juge en interrompant, quels étaient ces revenus?

—Vingt-six mille livres de rente, répondit-elle en parenthèse. Je consultai sur-le-champ le vieux monsieur Bordin pour savoir ce que j’avais à faire, reprit-elle; mais il paraît que les difficultés sont telles pour ôter à un père le gouvernement de ses enfants, que j’ai dû me résigner à demeurer seule à vingt-deux ans, âge auquel beaucoup de jeunes femmes peuvent faire des sottises. Vous avez sans doute lu ma requête, monsieur; vous connaissez les principaux faits sur lesquels je me fonde pour demander l’interdiction de monsieur d’Espard?

—Avez-vous fait, madame, demanda le juge, des démarches auprès de lui pour obtenir vos enfants?

—Oui, monsieur; mais elles ont été toutes inutiles. Il est bien cruel pour une mère d’être privée de l’affection de ses enfants, surtout quand ils peuvent donner des jouissances auxquelles tiennent toutes les femmes.

—L’aîné doit avoir seize ans, dit le juge.

—Quinze! répondit vivement la marquise.

Ici Bianchon regarda Rastignac. Madame d’Espard se mordit les lèvres.

—En quoi l’âge de mes enfants vous importe-t-il?

—Ha! madame, dit le juge sans avoir l’air de faire attention à la portée de ses paroles, un jeune garçon de quinze ans et son frère, âgé sans doute de treize ans, ont des jambes et de l’esprit, ils pourraient venir vous voir en cachette; s’ils ne viennent pas, ils obéissent à leur père et pour lui obéir en ce point il faut l’aimer beaucoup.

—Je ne vous comprends pas, dit la marquise.