Ah! mes enfants, vous en êtes encore à savoir qu’aujourd’hui le plus mauvais état c’est l’état d’être à l’État...

FLEURY.

A cause du gouvernement constitutionnel.

COLLEVILLE.

Messieurs!... ne parlons pas politique.

BIXIOU.

Fleury a raison. Aujourd’hui, messieurs, servir l’État, ce n’est plus servir le prince qui savait punir et récompenser! Aujourd’hui l’État, c’est tout le monde. Or, tout le monde ne s’inquiète de personne. Servir tout le monde, c’est ne servir personne. Personne ne s’intéresse à personne. Un employé vit entre ces deux négations! Le monde n’a pas de pitié, n’a pas d’égard, n’a ni cœur, ni tête; tout le monde est égoïste, oublie demain les services d’hier. Vous avez beau vous trouver, comme monsieur Baudoyer, dès l’âge le plus tendre, un génie administratif, le Châteaubriand des rapports, le Bossuet des circulaires, le Canalis des mémoires, l’enfant sublime de la dépêche, il existe une loi désolante contre le génie administratif, la loi sur l’avancement avec sa moyenne. Cette fatale Moyenne résulte des tables de la loi sur l’avancement et des tables de mortalité combinées. Il est certain qu’en entrant dans quelque administration que ce soit, à l’âge de dix-huit ans, on n’obtient dix-huit cents francs d’appointements qu’à trente ans; pour en obtenir six mille à cinquante, la vie de Colleville nous prouve que le génie d’une femme, l’appui de plusieurs pairs de France, de plusieurs députés influents, ne sert à rien. Il n’est donc pas de carrière libre et indépendante dans laquelle, en douze années, un jeune homme ayant fait ses humanités, vacciné, libéré du service militaire, jouissant de ses facultés, sans avoir une intelligence transcendante, n’ait amassé un capital de quarante-cinq mille francs de centimes, représentant la rente perpétuelle de notre traitement essentiellement transitoire, car il n’est pas même viager. Dans cette période, un épicier doit avoir gagné dix mille francs de rentes, avoir déposé son bilan, ou présidé le tribunal de commerce. Un peintre a badigeonné un kilomètre de toile, il doit être décoré de la Légion-d’Honneur, ou se poser en grand homme inconnu. Un homme de lettres est professeur de quelque chose, ou journaliste à cent francs pour mille lignes, il écrit des feuilletons, ou se trouve à Sainte-Pélagie après un pamphlet lumineux qui mécontente les Jésuites, ce qui constitue une valeur énorme et en fait un homme politique. Enfin, un oisif, qui n’a rien fait, car il y a des oisifs qui font quelque chose, a fait des dettes et une veuve qui les lui paye. Un prêtre a eu le temps de devenir évêque in partibus. Un vaudevilliste est devenu propriétaire, quand il n’aurait jamais fait, comme du Bruel, de vaudevilles entiers. Un garçon intelligent et sobre, qui aurait commencé l’escompte avec un très-petit capital, comme mademoiselle Thuillier, achète alors un quart de charge d’agent de change. Allons plus bas! Un petit clerc est notaire, un chiffonnier a mille écus de rentes, les plus malheureux ouvriers ont pu devenir fabricants; tandis que, dans le mouvement rotatoire de cette civilisation qui prend la division infinie pour le progrès, un Chazelle a vécu à vingt-deux sous par tête!...—se débat avec son tailleur et son bottier!—a des dettes!—n’est rien! Et s’est crétinisé! Allons! messieurs? un beau mouvement! Hein? donnons tous nos démissions!... Fleury, Chazelle, jetez-vous dans d’autres parties? et devenez-y deux grands hommes!...

CHAZELLE (calmé par le discours de Bixiou).

Merci. (Rire général.)

BIXIOU.