Que dites-vous?
FLEURY.
Notre Théâtre a fait hier mille écus avec la pièce nouvelle, quoiqu’elle soit à sa quarantième représentation? vous devriez venir la voir, les décorations sont superbes.
En ce moment, des Lupeaulx recevait au secrétariat du Bruel, à la suite duquel Dutocq s’était mis. Des Lupeaulx avait appris par son valet de chambre la mort de monsieur de La Billardière, et voulait plaire aux deux ministres, en faisant paraître le soir même un article nécrologique.
—Bonjour, mon cher du Bruel, dit le demi-ministre au Sous-chef en le voyant entrer et le laissant debout. Vous savez la nouvelle? La Billardière est mort, les deux ministres étaient présents quand il a été administré. Le bonhomme a fortement recommandé Rabourdin, disant qu’il mourrait bien malheureux s’il ne savait pas avoir pour successeur celui qui constamment avait rempli sa place. Il paraît que l’agonie est une question où l’on avoue tout..... Le ministre s’est d’autant plus engagé, que son intention, comme celle du Conseil, est de récompenser les nombreux services de monsieur Rabourdin (il hoche la tête), le Conseil d’État réclame ses lumières. On dit que monsieur de La Billardière quitte la Division de défunt son père et passe à la Commission du Sceau, c’est comme si le roi lui faisait un cadeau de cent mille francs, la place est comme une charge de notaire et peut se vendre. Cette nouvelle réjouira votre Division, car on pouvait croire que Benjamin y serait placé. Du Bruel, il faudrait brocher dix ou douze lignes en manière de fait Paris, sur le bonhomme; leurs Excellences y jetteront un coup d’œil (il lit les journaux). Savez-vous la vie du papa La Billardière?
Du Bruel fit un geste pour accuser son ignorance.
—Non? reprit des Lupeaulx. Eh! bien, il a été mêlé aux affaires de la Vendée, il était l’un des confidents du feu roi. Comme monsieur le comte de Fontaine, il n’a jamais voulu transiger avec le premier Consul. Il a un peu chouanné. C’est né en Bretagne d’une famille parlementaire si jeune, qu’il a été anobli par Louis XVIII. Quel âge avait-il? N’importe! Arrangez bien ça... La loyauté qui ne s’est jamais démentie... une religion éclairée... (le pauvre bonhomme avait pour manie de ne jamais mettre le pied dans une église), donnez-lui du pieux serviteur... Amenez gentiment qu’il a pu chanter le cantique de Siméon à l’avénement de Charles X. Le comte d’Artois estimait beaucoup La Billardière, car il a coopéré malheureusement à l’affaire de Quiberon et a tout pris sur lui. Vous savez?... La Billardière a justifié le roi dans une brochure publiée en réponse à une impertinente histoire de la Révolution faite par un journaliste, vous pouvez donc appuyer sur le dévouement. Enfin, pesez bien vos mots, afin que les autres journaux ne se moquent pas de nous, et apportez-moi l’article. Vous étiez hier chez Rabourdin?
—Oui, Monseigneur, dit du Bruel. Ah, pardon!
—Il n’y a pas de mal, répondit en riant des Lupeaulx.
—Sa femme était délicieusement belle, reprit du Bruel, il n’y a pas deux femmes pareilles dans Paris: il y en a d’aussi spirituelles qu’elle; mais il n’y en a pas de si gracieusement spirituelle; une femme peut être plus belle que Célestine; mais il est difficile qu’elle soit si variée dans sa beauté. Madame Rabourdin est bien supérieure à madame Colleville! dit le vaudevilliste en se rappelant l’aventure de des Lupeaulx. Flavie doit ce qu’elle est au commerce des hommes, tandis que madame Rabourdin est tout par elle-même, elle sait tout; il ne faudrait pas se dire un secret en latin devant elle. Si j’avais une femme semblable, je croirais pouvoir parvenir à tout.