Rabourdin, tout en se faisant la barbe et après avoir obtenu de sa femme de ne pas dire un seul mot de ses travaux, en la prévenant que confier une seule idée à des Lupeaulx c’était mettre le chat à même la jatte au lait, commença l’explication de ses travaux.

—Comment, Rabourdin, ne m’as-tu pas parlé de cela? dit Célestine en coupant la parole à son mari dès la cinquième phrase. Mais tu te serais épargné des peines inutiles. Que l’on soit aveuglé pendant un moment par une idée, je le conçois; mais pendant six ou sept ans, voilà ce que je ne conçois pas. Tu veux réduire le budget, c’est l’idée vulgaire et bourgeoise! Mais il faudrait arriver à un budget de deux milliards, la France serait deux fois plus grande. Un système neuf, ce serait de tout faire mouvoir par l’emprunt, comme le crie monsieur de Nucingen. Le trésor le plus pauvre est celui qui se trouve plein d’écus sans emploi; la mission d’un ministère des finances est de jeter l’argent par les fenêtres, il lui rentre par ses caves, et tu veux lui faire entasser des trésors! Mais il faut multiplier les emplois au lieu de les réduire. Au lieu de rembourser les rentes, il faudrait multiplier les rentiers. Si les Bourbons veulent régner en paix, ils doivent créer des rentiers dans les dernières bourgades, et surtout ne pas laisser les étrangers toucher des intérêts en France, car ils nous en demanderont un jour le capital; tandis que si toute la rente est en France, ni la France ni le crédit ne périront. Voilà ce qui a sauvé l’Angleterre. Ton plan est un plan de petite bourgeoisie. Un homme ambitieux n’aurait dû se présenter devant son ministre qu’en recommençant Law sans ses chances mauvaises, en expliquant la puissance du crédit, en démontrant comme quoi nous ne devons pas amortir le capital, mais les intérêts, comme font les Anglais...

—Allons, Célestine, dit Rabourdin, mêle toutes les idées ensemble, contrarie-les; amuse-t’en comme de joujoux! je suis habitué à cela. Mais ne critique pas un travail que tu ne connais pas encore.

—Ai-je besoin, dit-elle, de connaître un plan dont l’esprit est d’administrer la France avec six mille employés au lieu de vingt mille? Mais, mon ami, fût-ce un plan d’homme de génie, un roi de France se ferait détrôner en voulant l’exécuter. On soumet une aristocratie féodale en abattant quelques têtes, mais on ne soumet pas une hydre à mille pattes. Non, l’on n’écrase pas les petits, ils sont trop plats sous le pied. Et c’est avec les ministres actuels, entre nous de pauvres sires, que tu veux remuer ainsi les hommes? Mais on remue les intérêts, et l’on ne remue pas les hommes: ils crient trop; tandis que les écus sont muets.

—Mais, Célestine, si tu parles toujours, et si tu fais de l’esprit à côté de la question, nous ne nous entendrons jamais...

—Ah! je comprends à quoi mène l’État où tu as classé les capacités administratives, reprit-elle sans avoir écouté son mari. Mon Dieu, mais tu as aiguisé toi-même le couperet pour te faire trancher la tête. Sainte-Vierge! pourquoi ne m’as-tu pas consultée? au moins je t’aurais empêché d’écrire une seule ligne,ou tout au moins, si tu avais voulu faire ce mémoire, je l’aurais copié moi-même, et il ne serait jamais sorti d’ici... Pourquoi, mon Dieu, ne m’avoir rien dit? Voilà les hommes! ils sont capables de dormir auprès d’une femme en gardant un secret pendant sept ans! Se cacher d’une pauvre femme pendant sept années, douter de son dévouement?

—Mais, dit Rabourdin impatienté, voici onze ans que je n’ai jamais pu discuter avec toi sans que tu me coupes la parole et sans substituer aussitôt tes idées aux miennes... Tu ne sais rien de mon travail.

—Rien! je sais tout!

—Dis-le-moi donc? s’écria Rabourdin impatienté pour la première fois depuis son mariage.

—Tiens, il est six heures et demie, fais ta barbe, habille-toi, répondit-elle comme répondent toutes les femmes quand on les presse sur un point où elles doivent se taire. Je vais achever ma toilette, et nous ajournerons la discussion, car je ne veux pas être agacée le jour où je reçois. Mon Dieu, le pauvre homme! dit-elle en sortant, travailler sept ans pour accoucher de sa mort! Et se défier de sa femme!