—Vous savez ce qu’est la soirée du mardi, reprit des Lupeaulx en prenant un air mystérieux; c’est dans notre ministère comme le Petit-Château à la cour. Vous serez au cœur du pouvoir! Il y aura la comtesse Féraud, qui est toujours en faveur malgré la mort de Louis XVIII, Delphine de Nucingen, madame de Listomère, la marquise d’Espard, votre chère de Camps que j’ai priée afin que vous trouviez un appui dans le cas où les femmes vous blakbolleraient. Je veux vous voir au milieu de ce monde-là.
Célestine hochait la tête comme un pur sang avant la course, et relisait l’invitation comme Baudoyer et Saillard avaient relu leurs articles dans les journaux, sans pouvoir s’en rassasier.
—Là d’abord, et un jour aux Tuileries, dit-elle à des Lupeaulx.
Des Lupeaulx fut effrayé du mot et de l’attitude, tant ils exprimaient d’ambition et de sécurité.—Ne serais-je qu’un marchepied? se dit-il. Il se leva, s’en alla dans la chambre à coucher de madame Rabourdin, et y fut suivi par elle, car elle avait compris à un geste du Secrétaire-général qu’il voulait lui parler en secret.—Hé, bien! le plan? dit-il.
—Bah! des bêtises d’honnête homme! Il veut supprimer quinze mille employés et n’en garder que cinq ou six mille, vous n’avez pas idée d’une monstruosité pareille, je vous ferai lire son mémoire quand la copie en sera terminée. Il est de bonne foi. Son catalogue analytique des employés a été dicté par la pensée la plus vertueuse. Pauvre cher homme!
Des Lupeaulx fut d’autant plus rassuré par le rire vrai qui accompagnait ces railleuses et méprisantes paroles, qu’il se connaissait en mensonges, et que pour le moment Célestine était de bonne foi.
—Mais enfin, le fond de tout cela? demanda-t-il.
—Hé! bien, il veut supprimer la contribution foncière en la remplaçant par des impôts de consommation.
—Mais il y a déjà un an que François Keller et Nucingen ont proposé un plan à peu près semblable, et le ministre médite de dégrever l’impôt foncier.
—Là, quand je lui disais que ce n’était pas neuf? s’écria Célestine en riant.