Rabourdin saisit sa femme par un geste fou et l’assit sur ses genoux avec joie.
—Console-toi, ma chère, dit-il avec un son de voix où perçait une adorable bonté qui changea l’amertume de ses larmes en je ne sais quoi de doux. Moi aussi j’ai fait des fautes! j’ai travaillé fort inutilement pour mon pays, ou du moins j’ai cru pouvoir lui être utile... Maintenant, je vais marcher dans un autre sentier. Si j’avais vendu des épices, nous serions millionnaires. Eh! bien, faisons-nous épiciers. Tu n’as que vingt-huit ans, mon ange! Eh! bien, dans dix ans, l’Industrie t’aura rendu le luxe que tu aimes, et auquel nous renoncerons pendant quelques jours. Moi aussi, chère enfant, je ne suis pas un mari vulgaire. Nous vendrons notre ferme! elle a depuis sept ans gagné de valeur. Cette plus-value et notre mobilier paieront mes dettes...
Elle embrassa son mari mille fois dans un seul baiser pour ce mot généreux.
—Nous aurons, reprit-il, cent mille francs à employer dans un commerce quelconque. Avant un mois, j’aurai choisi quelque spéculation. Le hasard qui a fait rencontrer un Martin Falleix à un Saillard ne nous manquera pas. Attends-moi pour déjeuner. Je reviendrai du Ministère, libre de mon collier de misère.
Célestine serra son mari dans ses bras avec une force que n’ont point les hommes dans leurs moments les plus encolérés, car la femme est plus forte par le sentiment que l’homme n’est fort par sa puissance. Elle pleurait, riait, sanglotait et parlait tout ensemble.
Quand à huit heures Rabourdin sortit, la portière lui remit les cartes railleuses de Baudoyer, de Bixiou, de Godard et autres. Néanmoins, il se rendit au Ministère, et y trouva Sébastien à la porte, qui le supplia de ne point venir dans les Bureaux, où il courait une infâme caricature sur lui.
—Si vous voulez m’adoucir l’amertume de la chute, apportez-moi ce dessin, dit-il, car je vais porter ma démission moi-même à Ernest de La Brière afin qu’elle ne soit pas dénaturée en suivant la voie administrative. J’ai mes raisons en vous demandant la caricature.
Quand après s’être assuré que sa lettre était entre les mains du ministre, Rabourdin revint dans la cour, il trouva Sébastien en larmes, qui lui présenta la lithographie, dont voici le principal trait rendu par ce léger croquis.