Je vais paraphraser mon opinion. Pour être quelque chose, il faut commencer par être tout. Il y a évidemment une réforme administrative à faire; car, ma parole d’honneur, l’État vole autant ses employés que les employés volent le temps dû à l’État; mais nous travaillons peu parce que nous ne recevons presque rien, nous trouvant en beaucoup trop grand nombre pour la besogne à faire, et ma vertueuse Rabourdin a vu tout cela! Ce grand homme de bureau prévoyait, messieurs, ce qui doit arriver, et ce que les niais appellent le jeu de nos admirables institutions libérales. La Chambre va vouloir administrer, et les administrateurs voudront être législateurs. Le Gouvernement voudra administrer, et l’Administration voudra gouverner. Aussi les lois seront-elles des règlements, et les ordonnances deviendront-elles des lois. Dieu fit cette époque pour ceux qui aiment à rire. Je vis dans l’admiration du spectacle que le plus grand railleur des temps modernes, Louis XVIII, nous a préparé. (Stupéfaction générale). Messieurs, si la France, le pays le mieux administré de l’Europe, est ainsi, jugez de ce que doivent être les autres. Pauvres pays, je me demande comment ils peuvent marcher sans les deux Chambres, sans la liberté de la presse, sans le Rapport et le Mémoire, sans les circulaires, sans une armée d’employés!... Ah! çà, comment ont-ils des armées, des flottes? comment existent-ils sans discuter à chaque respiration et à chaque bouchée?... Ça peut-il s’appeler des gouvernements, des patries? On m’a soutenu... (des farceurs de voyageurs!...) que ces gens prétendent avoir une politique, et qu’ils jouissent d’une certaine influence; mais je les plains! ils n’ont pas le progrès des lumières, ils ne peuvent pas remuer des idées, ils n’ont pas de tribuns indépendants, ils sont dans la barbarie. Il n’y a que le peuple français de spirituel. Comprenez-vous, monsieur Poiret (Poiret reçoit comme une secousse), qu’un pays puisse se passer de chefs de division, de directeurs-généraux, de ce bel état-major, la gloire de la France et de l’empereur Napoléon qui eut bien ses raisons pour créer des places. Tenez, comme ces pays ont l’audace d’exister, et qu’à Vienne on compte à peu près cent employés au ministère de la Guerre, tandis que chez nous les traitements et les pensions forment le tiers du budget, ce dont on ne se doutait pas avant la Révolution, je me résume en disant que l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, qui a peu de chose à faire, devrait bien proposer un prix pour qui résoudra cette question: Quel est l’État le mieux constitué de celui qui fait beaucoup de choses avec peu d’employés, ou de celui qui fait peu de chose avec beaucoup d’employés?
POIRET.
Est-ce là votre dernier mot?
BIXIOU.
Yes, sir!... Ja, mein Herr!... Si, signor! Da!... je vous fais grâce des autres langues.
POIRET (lève les mains au ciel).
Mon Dieu! et l’on dit que vous êtes spirituel!
BIXIOU.
Vous ne m’avez donc pas compris?
PHELLION.