—Oh! oh! oh! dit Bixiou sur trois tons et d’un air railleur en paraissant reconnaître le masque au-devant duquel allait Lucien, ceci mérite confirmation.
Et il suivit le joli couple, le devança, l’examina d’un œil perspicace, et revint à la grande satisfaction de tous ces envieux intéressés à savoir d’où provenait le changement de fortune de Lucien.
—Mes amis, vous connaissez de longue main la bonne fortune du sire de Rubempré, leur dit Bixiou, c’est l’ancien rat de des Lupeaulx.
L’une des perversités maintenant oubliées, mais en usage au commencement de ce siècle, était le luxe des rats. Un rat, mot déjà vieilli, s’appliquait à un enfant de dix à onze ans, comparse à quelque théâtre, surtout à l’Opéra, que les débauchés formaient pour le vice et l’infamie. Un rat était une espèce de page infernal, un gamin femelle à qui se pardonnaient les bons tours. Le rat pouvait tout prendre; il fallait s’en défier comme d’un animal dangereux, il introduisait dans la vie un élément de gaieté, comme jadis les Scapin, les Sganarelle et les Frontin dans l’ancienne comédie. Un rat était trop cher: il ne rapportait ni honneur, ni profit, ni plaisir; la mode des rats passa si bien, qu’aujourd’hui peu de personnes savaient ce détail intime de la vie élégante avant la Restauration, jusqu’au moment où quelques écrivains se sont emparés du rat comme d’un sujet neuf.
—Comment, Lucien, après avoir eu Coralie tuée sous lui, nous ravirait la Torpille? dit Blondet.
En entendant ce nom, le masque aux formes athlétiques laissa échapper un mouvement qui, bien que concentré, fut surpris par Rastignac.
—Ce n’est pas possible! répondit Finot, la Torpille n’a pas un liard à donner, elle a emprunté, m’a dit Nathan, mille francs à Florine.
—Oh! messieurs, messieurs!... dit Rastignac en essayant de défendre Lucien contre de si odieuses imputations.
—Eh! bien, s’écria Vernou, l’ancien entretenu de Coralie est-il donc si bégueule?...
—Oh! ces mille francs-là, dit Bixiou, me prouvent que notre ami Lucien vit avec la Torpille...