Aussi, depuis quelques jours, était-il question d’attacher Lucien au cabinet du premier ministre en qualité de secrétaire particulier; mais madame d’Espard mit tant de gens en campagne contre Lucien, que le maître Jacques de Charles X hésitait à prendre cette résolution. Non-seulement la position de Lucien n’était pas assez nette, et ces mots: De quoi vit-il? que chacun avait sur les lèvres à mesure qu’il s’élevait, demandaient une réponse; mais encore la curiosité bienveillante comme la curiosité malicieuse allaient d’investigations en investigations, et trouvaient plus d’un défaut à la cuirasse de cet ambitieux. Clotilde de Grandlieu servait à son père et à sa mère d’espion innocent. Quelques jours auparavant, elle avait pris Lucien pour causer dans l’embrasure d’une fenêtre, et l’instruire des objections de la famille.
—Ayez une terre d’un million, et vous aurez ma main, telle a été la réponse de ma mère, avait dit Clotilde.
—Ils te demanderont plus tard d’où provient ton argent, avait dit l’abbé à Lucien quand Lucien lui reporta ce prétendu dernier mot.
—Mon beau-frère doit avoir fait fortune, s’écria Lucien, nous aurons en lui un éditeur responsable.
—Il ne manque donc plus que le million, s’était écrié l’abbé, j’y songerai.
Pour bien expliquer la position de Lucien à l’hôtel de Grandlieu, jamais il n’y avait dîné. Ni Clotilde, ni la duchesse d’Uxelles, ni madame de Maufrigneuse, qui resta toujours excellente pour Lucien, ne purent obtenir du vieux duc cette faveur, tant le gentilhomme conservait de défiance sur celui qu’il appelait le sire de Rubempré. Cette nuance, aperçue par toute la société de ce salon, causait de vives blessures à l’amour-propre de Lucien, qui s’y sentait seulement toléré. Le monde a le droit d’être exigeant, il est si souvent trompé! Faire figure à Paris sans avoir une fortune connue, sans une industrie avouée, est une position que nul artifice ne peut rendre pendant long-temps soutenable. Aussi, Lucien, en s’élevant, donnait-il une force excessive à cette objection:—De quoi vit-il? Il avait été forcé de dire chez madame Sérizy, à laquelle il devait l’appui du Procureur-général Grandville et d’un ministre d’État, le comte Octave de Bauvan, président à une cour souveraine:—Je m’endette horriblement.
En entrant dans la cour de l’hôtel où se trouvait la légitimation de ses vanités, il se disait avec amertume, en pensant à la délibération de Trompe-la-Mort:—J’entends tout craquer sous mes pieds!
Il aimait Esther, et il voulait mademoiselle de Grandlieu pour femme! Étrange situation! Il fallait vendre l’une pour avoir l’autre. Un seul homme pouvait faire ce trafic sans que l’honneur de Lucien en souffrît, cet homme était Jacques Collin: ne devaient-ils pas être aussi discrets l’un que l’autre, l’un envers l’autre? On n’a pas dans la vie deux pactes de ce genre où chacun est tour à tour dominateur et dominé. Lucien chassa les nuages qui obscurcissaient son front, il entra gai, radieux dans les salons de l’hôtel de Grandlieu. En ce moment, les fenêtres étaient ouvertes, les senteurs du jardin parfumaient le salon, la jardinière qui en occupait le milieu offrait aux regards sa pyramide de fleurs. La duchesse, assise dans un coin, sur un sofa, causait avec la duchesse de Chaulieu. Plusieurs femmes composaient un groupe remarquable par diverses attitudes empreintes des différentes expressions que chacune d’elles donnait à une douleur jouée. Dans le monde, personne ne s’intéresse à un malheur ni à une souffrance, tout y est parole. Les hommes se promenaient dans le salon, ou dans le jardin. Clotilde et Joséphine s’occupaient autour de la table à thé. Le vidame de Pamiers, le duc de Grandlieu, le marquis d’Adjuda-Pinto, le duc de Maufrigneuse, faisaient leur wisk (sic) dans un coin.
Quand Lucien fut annoncé, il traversa le salon et alla saluer la duchesse, à laquelle il demanda raison de l’affliction peinte sur son visage.
—Madame de Chaulieu vient de recevoir une affreuse nouvelle: son gendre, le baron de Macumer, l’ex-duc de Soria, vient de mourir. Le jeune duc de Soria et sa femme, qui étaient allés à Chantepleurs y soigner leur frère, ont écrit ce triste événement. Louise est dans un état navrant.