Après avoir savouré le bonheur de sa paternité pendant quelques heures, Peyrade, les cheveux lavés et teints (sa poudre était un déguisement), vêtu d’une bonne grosse redingote de drap bleu boutonnée jusqu’au menton, couvert d’un manteau noir, chaussé de grosses bottes à fortes semelles et muni d’une carte particulière, marchait à pas lents le long de l’avenue Gabrielle, où Contenson, déguisé en vieille marchande des quatre saisons, le rencontra devant les jardins de l’Élysée-Bourbon.

—Monsieur Saint-Germain, lui dit Contenson en donnant à son ancien chef son nom de guerre, vous m’avez fait gagner cinq cents faces (francs); mais si je suis venu me poster là, c’est pour vous dire que le damné baron, avant de me les donner, est allé prendre des renseignements à la maison (la préfecture).

—J’aurai besoin de toi, sans doute, répondit Peyrade. Vois nos numéros 7, 10 et 21, nous pourrons employer ces hommes-là sans qu’on s’en aperçoive, ni à la Police, ni à la Préfecture.

Contenson alla se replacer auprès de la voiture où monsieur de Nucingen attendait Peyrade.

—Je suis monsieur de Saint-Germain, dit le méridional au baron, en s’élevant jusqu’à la portière.

Hé! pien, mondez afec moi, répondit le baron qui donna l’ordre de marcher vers l’arc de Triomphe de l’Étoile.

—Vous êtes allé à la Préfecture, monsieur le baron? ce n’est pas bien... Peut-on savoir ce que vous avez dit à monsieur le Préfet, et ce qu’il vous a répondu? demanda Peyrade.

Affant te tonner sainte cente vrans à ein trôle gomme Godenzon, ch’édais pien aisse te saffoir s’il lès affait cagnés... Chai zimblement tidde au brevet de bolice que che zouhaiddais ambloyer ein achent ti nom te Beyrate à l’édrancher tans eine mission téligade, et si che bouffais affoir en loui eine gonffiance ilimidée... Le brevet m’a rébonti que visse édiez ein tes plis hapiles ômes et tes plis ônêdes. C’esde tutte l’avvaire.

—Monsieur le baron veut-il me dire de quoi il s’agit, maintenant qu’on lui a révélé mon vrai nom?...

Quand le baron eut expliqué longuement et verbeusement, dans son affreux patois de juif polonais, et sa rencontre avec Esther, et le cri du chasseur qui se trouvait derrière la voiture, et ses vains efforts, il conclut en racontant ce qui s’était passé la veille chez lui, le sourire échappé à Lucien de Rubempré, la croyance de Bianchon et de quelques dandies, relativement à une accointance entre l’inconnue et ce jeune homme.