—Ce n’est pas sans raison, monsieur, que, depuis 1809, vous avez été mis en dehors de l’administration... Ne savez-vous pas à quoi vous nous exposez et vous vous exposez vous-même?...

La mercuriale fut terminée par un coup de foudre. Le Préfet annonça durement au pauvre Peyrade que non-seulement son secours annuel était supprimé, mais encore qu’il serait, lui, l’objet d’une surveillance spéciale. Le vieillard reçut cette douche de l’air le plus calme du monde. Il n’y a rien d’immobile et d’impassible comme un homme foudroyé. Peyrade avait perdu tout son argent au jeu. Le père de Lydie comptait sur sa place, et il se voyait sans autre ressource que les aumônes de son ami Corentin.

—J’ai été Préfet de Police, je vous donne complétement raison, dit tranquillement le vieillard au fonctionnaire posé dans sa majesté judiciaire et qui fit alors un haut-le-corps assez significatif. Mais permettez-moi, sans vouloir en rien m’excuser, de vous faire observer que vous ne me connaissez point, reprit Peyrade en jetant une fine œillade au Préfet. Vos paroles sont, ou trop dures pour l’ancien Commissaire Général de Police en Hollande, ou pas assez sévères pour un simple mouchard.

Le Préfet gardait le silence.

—Seulement, monsieur le Préfet, souvenez-vous de ce que je vais avoir l’honneur de vous dire. Sans que je me mêle en rien de votre police ni de ma justification, vous aurez l’occasion de voir que, dans cette affaire, il y a quelqu’un qu’on trompe: en ce moment, c’est votre serviteur; plus tard, vous direz: C’était moi.

Et il salua le Préfet, qui resta pensif pour cacher son étonnement.

Le vieillard revint chez lui, les bras et les jambes cassés, saisi d’une rage froide contre le baron de Nucingen. Cet épais financier pouvait seul avoir trahi un secret concentré dans les têtes de Contenson, de Peyrade et de Corentin. Le vieillard accusa le banquier de vouloir se dispenser du paiement, une fois le but atteint. Une seule entrevue lui avait suffi pour deviner les astuces du plus astucieux des banquiers.—Il liquide avec tout le monde, même avec nous, mais je me vengerai, se disait le bonhomme. Je n’ai jamais rien demandé à Corentin, je lui demanderai de m’aider à me venger de cette stupide caisse. Sacré baron! tu sauras de quel bois je me chauffe, en trouvant un matin ta fille déshonorée.... Mais aime-t-il sa fille? Le soir de cette catastrophe qui renversait les espérances de ce vieillard, il avait pris dix ans de plus. En causant avec son ami Corentin, il entremêlait ses doléances de larmes arrachées par la perspective du triste avenir qu’il léguait à sa fille, son idole, sa perle, son offrande à Dieu.

—Nous suivrons cette affaire, lui disait Corentin. Il faut savoir d’abord si le baron est ton délateur. Avons-nous été sages en nous appuyant de Gondreville?.... Ce vieux malin nous doit trop pour ne pas essayer de nous engloutir; aussi fais-je surveiller son gendre Keller, un niais en politique, et très-capable de tremper dans quelque conspiration tendant à renverser la branche aînée au profit de la branche cadette.... Demain, je saurai ce qui se passe chez Nucingen, s’il a vu sa maîtresse, et d’où nous vient ce coup de caveçon..... Ne te désole pas. D’abord, le Préfet ne restera pas long-temps en place..... Le temps est gros de révolutions, et les révolutions, c’est notre eau trouble.

Un sifflement particulier retentit dans la rue.

—C’est Contenson, dit Peyrade qui mit une lumière sur la fenêtre, et il y a quelque chose qui m’est personnel.