—Eh! ne vous inquiétez pas de ces chiens-là, qui tous ont gagné des sommes énormes avec moi. Tenez, voici des billets de Variétés pour vos filles, une bonne loge aux deuxièmes. Si quelqu’un me demandait ce soir et que je ne fusse pas rentrée, on laisserait monter tout de même. Adèle, mon ancienne femme de chambre, y sera; je vais vous l’envoyer.
Madame du Val-Noble, qui n’avait ni tante ni mère, se trouvait forcée de recourir à sa femme de chambre (aussi à pied!) pour faire jouer le rôle d’une Saint-Estève auprès de l’inconnu dont la conquête allait lui permettre de remonter à son rang. Elle alla dîner avec Théodore Gaillard, qui, pour ce jour-là, se trouvait avoir une partie, c’est-à-dire un dîner offert par Nathan, qui payait un pari perdu, une de ces débauches dont on dit aux invités:—Il y aura des femmes.
Peyrade ne s’était pas décidé sans de puissantes raisons à donner de sa personne dans le champ de cette intrigue. Sa curiosité, comme celle de Corentin, était d’ailleurs si vivement excitée que, sans raisons, il se fût encore mêlé volontiers à ce drame. En ce moment la politique de Charles X avait achevé sa dernière évolution. Après avoir confié le timon des affaires à des ministres de son choix, le roi préparait la conquête d’Alger pour faire servir cette gloire de passe-port à ce qu’on a nommé son coup d’État. Au dedans, personne ne conspirait plus, Charles X croyait n’avoir aucun adversaire. En politique comme en mer, il y a des calmes trompeurs. Corentin était donc tombé dans une inaction absolue. Dans cette situation, un vrai chasseur, pour s’entretenir la main, faute de grives, tue des merles. Domitien, lui, tuait des mouches, faute de chrétiens. Témoin de l’arrestation d’Esther, Contenson avait, avec le sens exquis de l’espion, très-bien jugé cette opération. Ainsi qu’on l’a vu, le drôle n’avait pas pris la peine de gazer son opinion au baron de Nucingen. «Au profit de qui rançonne-t-on la passion du banquier?» fut la première question que se posèrent les deux amis. Après avoir reconnu dans Asie un personnage de la pièce, Contenson avait espéré, par elle, arriver à l’auteur; mais elle lui coula des mains pendant quelque temps en se cachant comme une anguille dans la vase parisienne, et, lorsqu’il la retrouva cuisinière chez Esther, la coopération de cette mulâtresse lui parut inexplicable. Pour la première fois, les deux artistes en espionnage rencontraient donc un texte indéchiffrable, tout en soupçonnant une ténébreuse histoire. Après trois attaques successives et hardies sur la maison rue Taitbout, Contenson trouva le mutisme le plus obstiné. Tant qu’Esther y demeura, le portier sembla dominé par une profonde terreur. Peut-être Asie avait-elle promis des boulettes empoisonnées à toute la famille en cas d’indiscrétion. Le lendemain du jour où Esther quitta son appartement, Contenson trouva ce portier un peu plus raisonnable, il regrettait beaucoup cette petite dame qui, disait-il, le nourrissait des restes de sa table. Contenson, déguisé en courtier de commerce, marchandait l’appartement, et il écoutait les doléances du portier en se moquant de lui, mettant en doute tout ce qu’il disait par des: «—Est-ce possible?...—Oui, monsieur, cette petite dame a demeuré cinq ans ici sans en être jamais sortie, à preuve que son amant, jaloux quoiqu’elle fût sans reproche, prenait les plus grandes précautions pour venir, pour entrer, pour sortir. C’était d’ailleurs un très-beau jeune homme.» Lucien se trouvait encore à Marsac, chez sa sœur, madame Séchard; mais, dès qu’il fut revenu, Contenson envoya le portier quai Malaquais, demander à monsieur de Rubempré s’il consentait à vendre les meubles de l’appartement quitté par madame Van-Bogseck. Le portier reconnut alors dans Lucien l’amant mystérieux de la jeune veuve, et Contenson n’en voulait pas savoir davantage. On doit juger de l’étonnement profond, quoique contenu, dont furent saisis Lucien et Carlos, qui parurent croire le portier fou; ils essayèrent de le lui persuader.
En vingt-quatre heures, une contre-police fut organisée par Carlos, qui fit surprendre Contenson en flagrant délit d’espionnage. Contenson, déguisé en porteur de la Halle, avait déjà deux fois apporté les provisions achetées le matin par Asie, et deux fois il était entré dans le petit hôtel de la rue Saint-Georges. Corentin, de son côté, se remuait; la réalité du personnage de Carlos Herrera l’arrêta net; mais il sut promptement que cet abbé, l’envoyé secret de Ferdinand VII, était venu vers la fin de l’année 1823 à Paris. Néanmoins, Corentin dut étudier les raisons qui portaient cet Espagnol à protéger Lucien de Rubempré. Il fut démontré bientôt à Corentin que Lucien avait eu pendant cinq ans Esther pour maîtresse. Ainsi la substitution de l’Anglaise à Esther avait eu lieu dans les intérêts du dandy. Or Lucien n’avait aucun moyen d’existence, on lui refusait mademoiselle de Grandlieu pour femme, et il venait d’acheter un million la terre de Rubempré. Corentin fit mouvoir adroitement le directeur-général de la Police du royaume, à qui le préfet de Police apprit, à propos de Peyrade, qu’en cette affaire les plaignants n’étaient rien moins que le comte de Sérizy et Lucien de Rubempré.—Nous y sommes! s’étaient écriés Peyrade et Corentin. Le plan des deux amis fut dessiné dans un moment.—«Cette fille, avait dit Corentin, a eu des liaisons, elle a des amies. Parmi ces amies, il est impossible qu’il ne s’en trouve pas une dans le malheur; un de nous doit jouer le rôle d’un riche étranger qui l’entretiendra; nous les ferons camarader. Elles ont toujours besoin les unes des autres pour le tric-trac des amants, et nous serons alors au cœur de la place.» Peyrade pensa tout naturellement à prendre son rôle d’Anglais. La vie de débauche à mener, pendant le temps nécessaire à la découverte du complot dont il avait été la victime, lui souriait, tandis que Corentin, vieilli par ses travaux et assez malingre, s’en souciait peu. En mulâtre, Contenson échappa sur-le-champ à la contre-police de Carlos. Trois jours avant la rencontre de Peyrade et de madame du Val-Noble aux Champs-Élysées, le dernier des agents de messieurs de Sartine et Lenoir, muni d’un passe-port parfaitement en règle, avait débarqué rue de la Paix, à l’hôtel Mirabeau, venant des colonies par le Havre dans une petite calèche aussi crottée que si elle arrivait du Havre, quoiqu’elle n’eût fait que le chemin de Saint-Denis à Paris.
Carlos Herrera, de son côté, fit viser son passe-port à l’ambassade espagnole, et disposa tout quai Malaquais pour un voyage à Madrid. Voici pourquoi. Sous quelques jours Esther allait être propriétaire du petit hôtel de la rue Saint-Georges, elle devait obtenir une inscription de trente mille francs de rentes; Europe et Asie étaient assez rusées pour la lui faire vendre et en remettre secrètement le prix à Lucien. Lucien, soi-disant riche par la libéralité de sa sœur, achèverait ainsi de payer le prix de la terre de Rubempré. Personne n’avait rien à reprendre dans cette conduite. Esther seule pouvait être indiscrète; mais elle serait morte plutôt que de laisser échapper un mouvement de sourcils. Clotilde venait d’arborer un petit mouchoir rose à son cou de cigogne, la partie était donc gagnée à l’hôtel de Grandlieu. Les actions des Omnibus donnaient déjà trois capitaux pour un. Carlos, en disparaissant pour quelques jours, déjouait toute malveillance. La prudence humaine avait tout prévu, pas une faute n’était possible. Le faux Espagnol devait partir le lendemain du jour où Peyrade avait rencontré madame du Val-Noble aux Champs-Élysées. Or, dans la nuit même, à deux heures du matin, Asie arriva quai Malaquais en fiacre, et trouva le chauffeur de cette machine fumant dans sa chambre, et se livrant au résumé qui vient d’être traduit en quelques mots, comme un auteur épluchant une feuille de son livre pour y découvrir des fautes à corriger. Un pareil homme ne voulait pas commettre deux fois un oubli comme celui du portier de la rue Taitbout.
—Paccard, dit Asie à l’oreille de son maître, a reconnu ce matin, à deux heures et demie, aux Champs-Élysées, Contenson déguisé en mulâtre et servant de domestique à un Anglais qui, depuis trois jours, se promène aux Champs-Élysées pour observer Esther. Paccard a reconnu ce mâtin-là, comme moi quand il était en porteur de la Halle, aux yeux. Paccard a ramené la petite de manière à ne pas perdre de vue notre drôle. Il est à l’hôtel Mirabeau; mais il a échangé de tels signes d’intelligence avec l’Anglais, qu’il est impossible, dit Paccard, que l’Anglais soit un Anglais.
—Nous avons un taon sur le dos, dit Carlos. Je ne pars qu’après-demain. Ce Contenson est bien celui qui nous a lancé jusqu’ici le portier de la rue Taitbout; il faut savoir si le faux Anglais est notre ennemi.
A midi, le mulâtre de monsieur Samuel Johnson servait gravement son maître, qui déjeunait toujours trop bien, par calcul. Peyrade voulait se faire passer pour un Anglais du genre Buveur, il ne sortait jamais qu’entre deux vins. Il avait des guêtres en drap noir qui lui montaient jusqu’aux genoux et rembourrées de manière à lui grossir les jambes; son pantalon était doublé d’une futaine énorme; il avait un gilet boutonné jusqu’au menton; sa cravate bleue lui entourait le cou jusqu’à fleur des joues; il portait une petite perruque rousse qui lui cachait la moitié du front; il s’était donné trois pouces de plus environ; en sorte que le plus ancien habitué du café David n’aurait pu le reconnaître. A son habit carré, noir, ample et propre comme un habit anglais, un passant devait le prendre pour un Anglais millionnaire. Contenson avait manifesté l’insolence froide du valet de confiance d’un nabab, il était muet, rogue, méprisant, peu communicatif, et se permettait des gestes étrangers et des cris féroces. Peyrade achevait sa seconde bouteille quand un garçon de l’hôtel introduisit sans cérémonie dans l’appartement un homme en qui Peyrade, aussi bien que Contenson, reconnut un gendarme en bourgeois.
—Monsieur Peyrade, dit le gendarme en s’adressant au nabab et en lui parlant à l’oreille, j’ai l’ordre de vous amener à la Préfecture. Peyrade se leva sans faire la moindre observation et chercha son chapeau.—Vous trouverez un fiacre à la porte, lui dit le gendarme dans l’escalier. Le préfet voulait vous faire arrêter, mais il s’est contenté de vous envoyer demander des explications sur votre conduite par l’officier de paix que vous trouverez dans la voiture.
—Dois-je rester avec vous? demanda le gendarme à l’officier de paix quand Peyrade fut monté.