—Mais il y a du monde, repartit Lucien foudroyé.

—Je ne sais pas, répondit le valet de pied en tâchant d’être à la fois bête et respectueux.

Il n’y a rien de plus terrible que l’étiquette pour ceux qui l’admettent comme la loi la plus formidable de la société. Lucien devina facilement le sens de cette scène atroce pour lui: le duc et la duchesse ne voulaient pas le recevoir. Il sentit sa moelle épinière se gelant dans les anneaux de sa colonne vertébrale, et une petite sueur froide lui mit quelques perles au front. Ce colloque avait lieu devant son valet de chambre à lui, qui tenait la poignée de la portière et qui hésitait à la fermer; Lucien lui fit signe qu’il allait repartir; mais, en remontant, il entendit le bruit que font des gens en descendant un escalier, et un domestique vint crier successivement:—Les gens de monsieur le duc de Chaulieu!—Les gens de madame la vicomtesse de Grandlieu! Lucien ne dit qu’un mot à son domestique:—Vite aux Italiens!... Malgré sa prestesse, l’infortuné dandy ne put éviter le duc de Chaulieu et son fils le duc de Rhétoré, avec lesquels il fut forcé d’échanger des saluts, et qui ne lui dirent pas un mot. Une grande catastrophe à la cour, la chute d’un favori redoutable est souvent consommée au seuil d’un cabinet par le mot d’un huissier à visage de plâtre.

—Comment faire savoir ce désastre à l’instant à mon conseiller? se disait Lucien. Que se passe-t-il?... Il se perdait en conjectures. Voici ce qui venait d’avoir lieu. Le matin même, à onze heures, le duc de Grandlieu dit, en entrant dans le petit salon où l’on déjeunait en famille, à Clotilde après l’avoir embrassée:—Mon enfant, jusqu’à nouvel ordre, ne t’occupe plus du sire de Rubempré. Puis il prit la duchesse par la main et l’emmena dans une embrasure de croisée, où il lui dit quelques mots à voix basse qui firent changer de couleur la pauvre Clotilde; car sa mère, qu’elle observait écoutant le duc, laissa paraître sur sa figure une vive surprise.

—Jean, dit le duc à l’un des domestiques, tenez, portez ce petit mot à monsieur le duc de Chaulieu, priez-le de vous donner réponse par oui ou non.—Je l’invite à venir dîner avec nous aujourd’hui, dit-il à sa femme.

Le déjeuner fut profondément triste: la duchesse parut pensive, le duc sembla fâché contre lui-même, et Clotilde eut beaucoup de peine à retenir ses larmes.

—Mon enfant, votre père a raison, obéissez-lui, lui dit-elle d’une voix attendrie. Je ne puis vous dire comme lui: «Ne pensez pas à Lucien!» Non, je comprends ta douleur. (Clotilde baisa la main de sa mère.)—Mais je te dirai, mon ange: «attends, sans faire une seule démarche, souffre en silence, puisque tu l’aimes, et sois confiante en la sollicitude de tes parents!» Les grandes dames, mon enfant, sont grandes parce qu’elles savent toujours faire leur devoir dans toutes les occasions, et avec noblesse.

—De quoi s’agit-il?... demanda Clotilde pâle comme un lys.

—De choses trop graves pour qu’on puisse t’en parler, mon cœur, répondit la duchesse; car, si elles sont fausses, ta pensée en serait inutilement salie; et si elles sont vraies, tu dois les ignorer.

A six heures, le duc de Chaulieu vint trouver dans son cabinet le duc de Grandlieu qui l’attendait.