—Je ne me suis aperçue de cette belle passion qu’au milieu de l’hiver de 1829. Tous les vendredis, à l’Opéra, je voyais à l’Orchestre un jeune homme d’environ trente ans, venu là pour moi, toujours à la même stalle, me regardant avec des yeux de feu, mais souvent attristé par la distance qu’il trouvait entre nous, ou peut-être aussi par l’impossibilité de réussir.
—Pauvre garçon! Quand on aime, on devient bien bête, dit la marquise.
—Il se coulait pendant chaque entr’acte dans le corridor, reprit la princesse en souriant de l’amicale épigramme par laquelle la marquise l’interrompait; puis une ou deux fois, pour me voir ou pour se faire voir, il mettait le nez à la vitre d’une loge en face de la mienne. Si je recevais une visite, je l’apercevais collé à ma porte, il pouvait alors me jeter un coup d’œil furtif; il avait fini par connaître les personnes de ma société, il les suivait quand elles se dirigeaient vers ma loge, afin d’avoir les bénéfices de l’ouverture de ma porte. Le pauvre garçon a sans doute bientôt su qui j’étais, car il connaissait de vue monsieur de Maufrigneuse et mon beau-père. Je trouvai dès lors mon inconnu mystérieux aux Italiens, à une stalle d’où il m’admirait en face, dans une extase naïve: c’en était joli. A la sortie de l’Opéra comme à celle des Bouffons, je le voyais planté dans la foule, immobile sur ses deux jambes: on le coudoyait, on ne l’ébranlait pas. Ses yeux devenaient moins brillants quand il m’apercevait appuyée sur le bras de quelque favori. D’ailleurs, pas un mot, pas une lettre, pas une démonstration. Avouez que c’était du bon goût? Quelquefois, en rentrant à mon hôtel au matin, je retrouvais mon homme assis sur une des bornes de ma porte cochère. Cet amoureux avait de bien beaux yeux, une barbe épaisse et longue en éventail, une royale, une moustache et des favoris; on ne voyait que des pommettes blanches et un beau front; enfin, une véritable tête antique. Le prince a, comme vous le savez, défendu les Tuileries du côté des quais dans les journées de juillet. Il est revenu le soir à Saint-Cloud quand tout a été perdu. «Ma chère, m’a-t-il dit, j’ai failli être tué sur les quatre heures. J’étais visé par un des insurgés, lorsqu’un jeune homme à longue barbe, que je crois avoir vu aux Italiens, et qui conduisait l’attaque, a détourné le canon du fusil.» Le coup a frappé je ne sais quel homme, un maréchal-des-logis du régiment, et qui était à deux pas de mon mari. Ce jeune homme devait donc être un républicain. En 1831, quand je suis revenue me loger ici, je l’ai rencontré le dos appuyé au mur de cette maison; il paraissait joyeux de mes désastres, qui peut-être lui semblaient nous rapprocher; mais, depuis les affaires de Saint-Merry, je ne l’ai plus revu: il y a péri. La veille des funérailles du général Lamarque, je suis sortie à pied avec mon fils, et mon républicain nous a suivis, tantôt derrière, tantôt devant nous, depuis la Madeleine jusqu’au passage des Panoramas où j’allais.
—Voilà tout? dit la marquise.
—Tout, répondit la princesse. Ah! le matin de la prise de Saint-Merry, un gamin a voulu me parler à moi-même, et m’a remis une lettre écrite sur du papier commun, signé du nom de l’inconnu.
—Montrez-la-moi, dit la marquise.
—Non, ma chère. Cet amour a été trop grand et trop saint dans ce cœur d’homme pour que je viole son secret. Cette lettre, courte et terrible, me remue encore le cœur quand j’y songe. Cet homme mort me cause plus d’émotions que tous les vivants que j’ai distingués, il revient dans ma pensée.
—Son nom, demanda la marquise.
—Oh! un nom bien vulgaire, Michel Chrestien.
—Vous avez bien fait de me le dire, reprit vivement madame d’Espard, j’ai souvent entendu parler de lui. Ce Michel Chrestien était l’ami d’un homme célèbre que vous avez déjà voulu voir, de Daniel d’Arthez, qui vient une ou deux fois par hiver chez moi. Ce Chrestien, qui est effectivement mort à Saint-Merry, ne manquait pas d’amis. J’ai entendu dire qu’il était un de ces grands politiques auxquels, comme à de Marsay, il ne manque que le mouvement de ballon de la circonstance pour devenir tout d’un coup ce qu’ils doivent être.