Pendant plusieurs jours la princesse se montra de plus en plus remarquable par ses connaissances en littérature. Elle abordait avec une excessive hardiesse les questions les plus ardues, grâce à des lectures diurnes et nocturnes poursuivies avec une intrépidité digne des plus grands éloges. D’Arthez, stupéfait et incapable de soupçonner que Diane d’Uxelles répétait le soir ce qu’elle avait lu le matin, comme font beaucoup d’écrivains, la tenait pour une femme supérieure. Ces conversations éloignaient Diane du but, elle essaya de se retrouver sur le terrain des confidences d’où son amant s’était prudemment retiré; mais il ne lui fut pas très-facile d’y faire revenir un homme de cette trempe une fois effarouché. Cependant, après un mois de campagnes littéraires et de beaux discours platoniques, d’Arthez s’enhardit et vint tous les jours à trois heures. Il se retirait à six heures, et reparaissait le soir à neuf heures, pour rester jusqu’à minuit ou une heure du matin, avec la régularité d’un amant plein d’impatience. La princesse se trouvait habillée avec plus ou moins de recherche à l’heure où d’Arthez se présentait. Cette mutuelle fidélité, les soins qu’ils prenaient d’eux-mêmes, tout en eux exprimait des sentiments qu’ils n’osaient s’avouer, car la princesse devinait à merveille que ce grand enfant avait peur d’un débat autant qu’elle en avait envie. Néanmoins d’Arthez mettait dans ses constantes déclarations muettes un respect qui plaisait infiniment à la princesse. Tous deux se sentaient chaque jour d’autant plus unis que rien de convenu ni de tranché ne les arrêtait dans la marche de leurs idées, comme lorsque, entre amants, il y a d’un côté des demandes formelles, et de l’autre une défense ou sincère ou coquette. Semblable à tous les hommes plus jeunes que leur âge ne le comporte, d’Arthez était en proie à ces émouvantes irrésolutions causées par la puissance des désirs et par la terreur de déplaire, situation à laquelle une jeune femme ne comprend rien quand elle la partage, mais que la princesse avait trop souvent fait naître pour ne pas en savourer les plaisirs. Aussi Diane jouissait-elle de ces délicieux enfantillages avec d’autant plus de charme qu’elle savait bien comment les faire cesser. Elle ressemblait à un grand artiste se complaisant dans les lignes indécises d’une ébauche, sûr d’achever dans une heure d’inspiration le chef-d’œuvre encore flottant dans les limbes de l’enfantement. Combien de fois, en voyant d’Arthez prêt à s’avancer, ne se plut-elle pas à l’arrêter par un air imposant? Elle refoulait les secrets orages de ce jeune cœur, elle les soulevait, les apaisait par un regard, en tendant sa main à baiser, ou par des mots insignifiants, dits d’une voix émue et attendrie. Ce manége, froidement convenu mais divinement joué, gravait son image toujours plus avant dans l’âme de ce spirituel écrivain, qu’elle se plaisait à rendre enfant, confiant, simple et presque niais auprès d’elle; mais elle avait aussi des retours sur elle-même, et il lui était alors impossible de ne pas admirer tant de grandeur mêlée à tant d’innocence. Ce jeu de grande coquette l’attachait elle-même insensiblement à son esclave. Enfin, elle s’impatienta contre cet Épictète amoureux, et, quand elle crut l’avoir disposé à la plus entière crédulité, elle se mit en devoir de lui appliquer sur les yeux le bandeau le plus épais.

Un soir Daniel trouva Diane pensive, un coude sur une petite table, sa belle tête blonde baignée de lumière par la lampe; elle badinait avec une lettre qu’elle faisait danser sur le tapis de la table. Quand d’Arthez eut bien vu ce papier, elle finit par le plier et le passer dans sa ceinture.

—Qu’avez-vous? dit d’Arthez, vous paraissez inquiète.

—J’ai reçu une lettre de monsieur de Cadignan, répondit-elle. Quelque graves que soient ses torts envers moi, je pensais, après avoir lu sa lettre, qu’il est exilé, sans famille, sans son fils qu’il aime.

Ces paroles, prononcées d’une voix pleine d’âme, révélaient une sensibilité angélique. D’Arthez fut ému au dernier point. La curiosité de l’amant devint pour ainsi dire une curiosité presque psychologique et littéraire. Il voulut savoir jusqu’à quel point cette femme était grande, sur quelles injures portait son pardon, comment ces femmes du monde, taxées de frivolité, de dureté de cœur, d’égoïsme, pouvaient être des anges. En se souvenant d’avoir été déjà repoussé quand il avait voulu connaître ce cœur céleste, il eut, lui, comme un tremblement dans la voix, lorsqu’en prenant la main transparente, fluette, à doigts tournés en fuseau de la belle Diane, il lui dit:—Sommes-nous maintenant assez amis pour que vous me disiez ce que vous avez souffert? Vos anciens chagrins doivent être pour quelque chose dans cette rêverie.

—Oui, dit elle en sifflant cette syllabe comme la plus douce note qu’ait jamais soupirée la flûte de Tulou.

Elle retomba dans sa rêverie, et ses yeux se voilèrent. Daniel demeura dans une attente pleine d’anxiété, pénétré de la solennité de ce moment. Son imagination de poète lui faisait voir comme des nuées qui se dissipaient lentement en lui découvrant le sanctuaire où il allait voir aux pieds de Dieu l’agneau blessé.

—Eh! bien?... dit-il d’une voix douce et calme.

Diane regarda le tendre solliciteur; puis elle baissa les yeux lentement en déroulant ses paupières par un mouvement qui décelait la plus noble pudeur. Un monstre seul aurait été capable d’imaginer quelque hypocrisie dans l’ondulation gracieuse par laquelle la malicieuse princesse redressa sa jolie petite tête pour plonger encore un regard dans les yeux avides de ce grand homme.

—Le puis-je? le dois-je? fit-elle en laissant échapper un geste d’hésitation et regardant d’Arthez avec une sublime expression de tendresse rêveuse. Les hommes ont si peu de foi pour ces sortes de choses! ils se croient si peu obligés à la discrétion!