—Ce sera bien long, pensait-elle en regardant Daniel le front haut et la tête sublime de vertu.

—Est-ce une femme? se demandait ce profond observateur du cœur humain. Comment s’y prendre avec elle?

Jusqu’à deux heures du matin, ils passèrent le temps à se dire les bêtises que les femmes de génie, comme est la princesse, savent rendre adorables. Diane se prétendit trop détruite, trop vieille, trop passée; d’Arthez lui prouva, ce dont elle était convaincue, qu’elle avait la peau la plus délicate, la plus délicieuse au toucher, la plus blanche au regard, la plus parfumée; elle était jeune et dans sa fleur. Ils disputèrent beauté à beauté, détail à détail, par des:—Croyez-vous?—Vous êtes fou.—C’est le désir!—Dans quinze jours, vous me verrez telle que je suis.—Enfin, je vais vers quarante ans. Peut-on aimer une si vieille femme. D’Arthez fut d’une éloquence impétueuse et lycéenne, bardée des épithètes les plus exagérées. Quand la princesse entendit ce spirituel écrivain disant des sottises de sous-lieutenant, elle l’écouta d’un air absorbé, tout attendrie, mais riant en elle-même.

Quand d’Arthez fut dans la rue, il se demanda s’il n’aurait pas dû être moins respectueux. Il repassa dans sa mémoire ces étranges confidences qui naturellement ont été fort abrégées ici, elles auraient voulu tout un livre pour être rendues dans leur abondance melliflue et avec les façons dont elles furent accompagnées. La perspicacité rétrospective de cet homme si naturel et si profond fut mise en défaut par le naturel de ce roman, par sa profondeur, par l’accent de la princesse.

—C’est vrai, se disait-il sans pouvoir dormir, il y a de ces drames-là dans le monde; le monde couvre de semblables horreurs sous les fleurs de son élégance, sous la broderie de ses médisances, sous l’esprit de ses récits. Nous n’inventons jamais que le vrai. Pauvre Diane! Michel avait pressenti cette énigme, il disait que sous cette couche de glace il y avait des volcans! Et Bianchon, Rastignac ont raison: quand un homme peut confondre les grandeurs de l’idéal et les jouissances du désir, en aimant une femme à jolies manières, pleine d’esprit, de délicatesse, ce doit être un bonheur sans nom. Et il sondait en lui-même son amour, et il le trouvait infini.

Le lendemain, sur les deux heures, madame d’Espard, qui depuis plus d’un mois ne voyait plus la princesse, et n’avait pas reçu d’elle un seul traître mot, vint amenée par une excessive curiosité. Rien de plus plaisant que la conversation de ces deux fines couleuvres pendant la première demi-heure. Diane d’Uxelles se gardait, comme de porter une robe jaune, de parler de d’Arthez. La marquise tournait autour de cette question comme un Bédouin autour d’une riche caravane. Diane s’amusait, la marquise enrageait. Diane attendait, elle voulait utiliser son amie, et s’en faire un chien de chasse. De ces deux femmes si célèbres dans le monde actuel, l’une était plus forte que l’autre. La princesse dominait de toute la tête la marquise, et la marquise reconnaissait intérieurement cette supériorité. Là, peut-être, était le secret de cette amitié. La plus faible se tenait tapie dans son faux attachement pour épier l’heure si long-temps attendue par tous les faibles, de sauter à la gorge des forts, et leur imprimer la marque d’une joyeuse morsure. Diane y voyait clair. Le monde entier était la dupe des câlineries de ces deux amies. A l’instant où la princesse aperçut une interrogation sur les lèvres de son amie, elle lui dit:—Eh! bien, ma chère, je vous dois un bonheur complet, immense, infini, céleste.

—Que voulez-vous dire?

—Vous souvenez-vous de ce que nous ruminions, il y a trois mois, dans ce petit jardin, sur le banc, au soleil, sous le jasmin? Ah! il n’y a que les gens de génie qui sachent aimer. J’appliquerais volontiers à mon grand Daniel d’Arthez le mot du duc d’Albe à Catherine de Médicis: la tête d’un seul saumon vaut celle de toutes les grenouilles.

—Je ne m’étonne point de ne plus vous voir, dit madame d’Espard.

—Promettez-moi, si vous le voyez, de ne pas lui dire un mot de moi, mon ange, dit la princesse en prenant la main de la marquise. Je suis heureuse, oh! mais heureuse au delà de toute expression, et vous savez combien dans le monde un mot, une plaisanterie vont loin. Une parole tue, tant on sait mettre de venin dans une parole! Si vous saviez combien, depuis huit jours, j’ai désiré pour vous une semblable passion! Enfin, il est doux, c’est un beau triomphe pour nous autres femmes que d’achever notre vie de femme, de s’endormir dans un amour ardent, pur, dévoué, complet, entier, surtout quand on l’a cherché pendant si long-temps.