—Ce pauvre La Billardière est en train de mourir, reprit Son Excellence, sa succession administrative revient à Rabourdin, qui est un de nos plus habiles employés, et envers qui nos prédécesseurs ne se sont pas bien conduits, quoique l’un d’eux ait dû sa Préfecture de police sous l’Empire à certain personnage payé pour s’intéresser à Rabourdin. Franchement, cher ami, vous êtes encore assez jeune pour être aimé pour vous-même...

—Si la place de La Billardière est acquise à Rabourdin, je puis être cru quand je vante la supériorité de sa femme, répliqua des Lupeaulx en sentant l’ironie du ministre; mais si madame la comtesse veut en juger par elle-même...

—Je l’inviterai à mon premier bal, n’est-ce pas? Votre femme supérieure arriverait quand j’aurai de ces dames qui viennent ici pour se moquer de nous, et qui entendraient annoncer madame Rabourdin.

—Mais n’annonce-t-on pas madame Firmiani chez le ministre des Affaires Étrangères?

—Une femme née Cadignan!... dit vivement le nouveau comte en lançant un coup d’œil foudroyant à son Secrétaire général, car ni lui ni sa femme n’étaient nobles.

Beaucoup de personnes crurent qu’il s’agissait d’affaires importantes, les solliciteurs demeurèrent au fond du salon. Quand des Lupeaulx sortit, la comtesse nouvelle dit à son mari:—Je crois des Lupeaulx amoureux?

—Ce serait donc la première fois de sa vie, répondit-il en haussant les épaules comme pour dire à sa femme que des Lupeaulx ne s’occupait point de bagatelles.

Le ministre vit entrer un député du Centre droit et laissa sa femme pour aller caresser une voix indécise. Mais, sous le coup d’un désastre imprévu qui l’accablait, ce député voulait s’assurer une protection et venait annoncer en secret qu’il serait sous peu de jours obligé de donner sa démission. Ainsi prévenu, le Ministère pouvait faire jouer ses batteries avant l’Opposition.

Le ministre, c’est-à-dire des Lupeaulx, avait invité à dîner un personnage inamovible dans tous les Ministères, assez embarrassé de sa personne, et qui, dans son désir de prendre une contenance digne, restait planté sur ses deux jambes réunies à la façon d’une gaîne égyptienne. Ce fonctionnaire attendait près de la cheminée le moment de remercier le Secrétaire-général, dont la retraite brusque et imprévue le surprit au moment où il allait phraser un compliment. C’était purement et simplement le caissier du ministère, le seul employé qui ne tremblât jamais lors d’un changement.

Dans ce temps, la Chambre ne tripotait pas mesquinement le budget comme dans le temps déplorable où nous vivons, elle ne réduisait pas ignoblement les émoluments ministériels, elle ne faisait pas ce qu’en style de cuisine on nomme des économies de bouts de chandelles, elle accordait à chaque ministre qui prenait les affaires une indemnité dite de déplacement. Il en coûte hélas! autant pour entrer au ministère que pour en sortir, et l’arrivée entraîne des frais de toute nature qu’il est peu convenable d’inventorier. Cette indemnité consistait en vingt-cinq jolis petits mille francs. L’ordonnance apparaissait-elle au Moniteur, pendant que grands et petits, attroupés autour des poêles ou devant les cheminées, secoués par l’orage dans leurs places, se disaient: «Que va faire celui-là! va-t-il augmenter le nombre des employés, va-t-il en renvoyer deux pour en faire rentrer trois?» le paisible caissier prenait vingt-cinq beaux billets de banque, les attachait avec une épingle, et gravait sur sa figure de suisse de cathédrale une expression joyeuse. Il enfilait l’escalier des appartements et se faisait introduire chez monseigneur à son lever par les gens qui tous confondent, en un seul et même pouvoir, l’argent et le gardien de l’argent, le contenant et le contenu, l’idée et la forme. Le caissier saisissait le couple ministériel à l’aurore du ravissement pendant laquelle un homme d’État est bénin et bon prince. Au:—Que voulez-vous? du ministre, il répondait par l’exhibition des chiffons, en disant qu’il s’empressait d’apporter à Son Excellence l’indemnité d’usage; il en expliquait les motifs à madame étonnée, mais heureuse, et qui ne manquait jamais de prélever quelque chose, souvent le tout. Un déplacement est une affaire de ménage. Le caissier tournait son compliment, et glissait à monseigneur quelques phrases:—Si Son Excellence daignait lui conserver sa place, si elle était contente d’un service purement mécanique, si, etc. Comme un homme qui apporte vingt-cinq mille francs est toujours un digne employé, le caissier ne sortait pas sans entendre sa confirmation au poste d’où il voyait passer, repasser et trépasser les ministres depuis vingt-cinq ans. Puis il se mettait aux ordres de madame, il apportait les treize mille francs du mois en temps utile, il les avançait ou les retardait à commandement, et se ménageait ainsi, suivant une vieille expression monastique, une voix au Chapitre. Ancien teneur de livres au Trésor quand le Trésor avait des livres tenus en parties doubles, le sieur Saillard fut indemnisé par sa place actuelle quand on y renonça. C’était un gros et gras bonhomme très-fort sur la tenue des livres et très-faible en toute autre chose, rond comme un zéro, simple comme bonjour, qui venait à pas comptés comme un éléphant, et s’en allait de même à la Place-Royale où il demeurait dans le rez-de-chaussée d’un vieil hôtel à lui. Il avait pour compagnon de route monsieur Isidore Baudoyer. Chef de bureau dans la Division de monsieur La Billardière et partant collègue de Rabourdin, lequel avait épousé sa fille Élisabeth, et avait naturellement pris un appartement au-dessus du sien. Personne ne doutait au Ministère que le père Saillard ne fût une bête, mais personne n’avait jamais pu savoir jusqu’où allait sa bêtise; elle était trop compacte pour être interrogée, elle ne sonnait pas le creux, elle absorbait tout sans rien rendre. Bixiou (un employé dont il sera bientôt question) avait fait sa charge en mettant une tête à perruque sur le haut d’un œuf et deux petites jambes dessous, avec cette inscription: «Né pour payer et recevoir sans jamais commettre d’erreurs. Un peu moins de bonheur, il eût été garçon de la banque de France; un peu plus d’ambition, il était remercié.» En ce moment, le ministre regardait son caissier comme on regarde une patère ou la corniche, sans imaginer que l’ornement puisse entendre le discours, ni comprendre une pensée secrète.