—Père Antoine, dit Gabriel, puisque vous êtes causeur ce matin, quelle idée, là, vous faites-vous de l’employé?
—C’est, répondit gravement Antoine, un homme qui écrit, assis dans un Bureau. Qu’est-ce que je dis donc là? Sans les employés, que serions-nous? Allez donc voir à vos poêles et ne parlez jamais en mal des employés, vous autres! Gabriel, le poêle du grand bureau tire comme un diable, il faut tourner un peu la clef.
Antoine se plaça sur le palier, à un endroit d’où il pouvait voir déboucher les employés de dessous la porte-cochère; il connaissait tous ceux du Ministère et les observait dans leur allure, en remarquant les différences que présentaient leurs mises. Avant d’entrer dans le drame, il est nécessaire de peindre ici la silhouette des principaux acteurs de la Division La Billardière qui fourniront d’ailleurs quelques variétés du Genre Commis et justifieront non-seulement les observations de Rabourdin, mais encore le titre de cette Étude, essentiellement parisienne. En effet, ne vous y trompez pas! Sous le rapport des misères et de l’originalité, il y a employés et employés, comme il y a fagots et fagots. Distinguez surtout l’employé de Paris de l’employé de province. En province, l’employé se trouve heureux: il est logé spacieusement, il a un jardin, il est généralement à l’aise dans son bureau; il boit de bon vin, à bon marché, ne consomme pas de filet de cheval, et connaît le luxe du dessert. Au lieu de faire des dettes, il fait des économies. Sans savoir précisément ce qu’il mange, tout le monde vous dira qu’il ne mange pas ses appointements! S’il est garçon, les mères de famille le saluent quand il passe; et, s’il est marié, sa femme et lui vont au bal chez le receveur général, chez le préfet, le sous-préfet, l’intendant. On s’occupe de son caractère, il a des bonnes fortunes, il se fait une renommée d’esprit, il a des chances pour être regretté, toute une ville le connaît, s’intéresse à sa femme, à ses enfants. Il donne des soirées; et, s’il a des moyens, un beau-père dans l’aisance, il peut devenir député. Sa femme est surveillée par le méticuleux espionnage des petites villes, et s’il est malheureux dans son intérieur, il le sait; tandis qu’à Paris un employé peut n’en rien savoir. Enfin, l’employé de province est quelque chose, tandis que l’employé de Paris est à peine quelqu’un.
Le premier qui vint après Sébastien était un rédacteur du Bureau Rabourdin, honorable père de famille, nommé monsieur Phellion. Il devait à la protection de son Chef une demi-bourse au collége Henri IV pour chacun de ses deux garçons: faveur bien placée, car Phellion avait encore une fille élevée gratis dans un pensionnat où sa femme donnait des leçons de piano, où il faisait une classe d’histoire et de géographie pendant la soirée. Homme de quarante-cinq ans, sergent-major de sa compagnie dans la Garde nationale, très-compatissant en paroles, mais hors d’état de donner un liard, le commis-rédacteur demeurait rue du Faubourg-Saint-Jacques, non loin des Sourds-Muets, dans une maison à jardin où son local (style Phellion) ne coûtait que quatre cents francs. Fier de sa place, heureux de son sort, il s’appliquait à servir le Gouvernement, se croyait utile à son pays, et se vantait de son insouciance en politique, où il ne voyait jamais que LE POUVOIR. Monsieur Rabourdin faisait plaisir à Phellion en le priant de rester une demi-heure de plus pour achever quelque travail, et il disait alors aux demoiselles La Grave, car il dînait rue Notre-Dame-des-Champs dans le pensionnat où sa femme professait la musique:—«Mesdemoiselles, les affaires ont exigé que je restasse au Bureau. Quand on appartient au gouvernement on n’est pas son maître!» Il avait composé des livres par demandes et par réponses, à l’usage des pensionnats de jeunes demoiselles. Ces petits traités substantiels, comme il les nommait, se vendaient chez le libraire de l’Université, sous le nom de Catéchisme historique et géographique. Se croyant obligé d’offrir à madame Rabourdin un exemplaire papier vélin, relié en maroquin rouge, de chaque nouveau catéchisme, il les apportait en grande tenue: culotte de soie, bas de soie, souliers à boucles d’or, etc. Monsieur Phellion recevait le jeudi soir, après le coucher des pensionnaires, il donnait de la bière et des gâteaux. On jouait la bouillotte à cinq sous la cave. Malgré cette médiocre mise, par certains jeudis enragés, monsieur Laudigeois, employé à la Mairie, perdait ses dix francs. Tendu de papier vert américain à bordures rouges, ce salon était décoré des portraits du Roi, de la Dauphine et de Madame, des deux gravures de Mazeppa d’après Horace Vernet, de celle du Convoi du pauvre d’après Vigneron, «tableau sublime de pensée, et qui, selon Phellion, devait consoler les dernières classes de la société en leur prouvant qu’elles avaient des amis plus dévoués que les hommes et dont les sentiments allaient plus loin que la tombe!» A ces paroles, vous devinez l’homme qui tous les ans conduisait, le jour des Morts, au cimetière de l’Ouest ses trois enfants auxquels il montrait les vingt mètres de terre achetés à perpétuité, dans lesquels son père et la mère de sa femme avaient été enterrés. «Nous y viendrons tous,» leur disait-il pour les familiariser avec l’idée de la mort. L’un de ses plus grands plaisirs consistait à explorer les environs de Paris, il s’en était donné la carte. Possédant déjà à fond Antony, Arcueil, Bièvre, Fontenay-aux-Roses, Aulnay, si célèbre par le séjour de plusieurs grands écrivains, il espérait avec le temps connaître toute la partie ouest des environs de Paris. Il destinait son fils aîné à l’Administration et le second à l’École Polytechnique. Il disait souvent à son aîné: «Quand tu auras l’honneur d’être employé par le Gouvernement!» mais il lui soupçonnait une vocation pour les sciences exactes qu’il essayait de réprimer, en se réservant de l’abandonner à lui-même, s’il y persistait. Phellion n’avait jamais osé prier monsieur Rabourdin de lui faire l’honneur de dîner chez lui, quoiqu’il eût regardé ce jour comme un des plus beaux de sa vie. Il disait que s’il pouvait laisser un de ses fils marchant sur les traces d’un Rabourdin, il mourrait le plus heureux père du monde. Il rebattait si bien l’éloge de ce digne et respectable Chef aux oreilles des demoiselles La Grave, qu’elles désiraient voir le grand Rabourdin comme un jeune homme peut souhaiter de voir monsieur de Châteaubriand.—«Elles eussent été bien heureuses, disaient-elles, d’avoir sa demoiselle à élever!» Quand, par hasard, la voiture du ministre sortait ou rentrait, qu’il y eût ou non du monde, Phellion se découvrait très-respectueusement, et prétendait que la France en irait bien mieux si tout le monde honorait assez le pouvoir pour l’honorer jusque dans ses insignes. Quand Rabourdin le faisait venir en bas pour lui expliquer un travail, Phellion tendait son intelligence, il écoutait les moindres paroles du chef comme un dilettante écoute un air aux Italiens. Silencieux au Bureau, les pieds en l’air sur un pupitre de bois et ne les bougeant point, il étudiait sa besogne en conscience. Il s’exprimait dans sa correspondance administrative avec une gravité religieuse, prenait tout au sérieux, et appuyait sur les ordres transmis par le ministre au moyen de phrases solennelles. Cet homme, si ferré sur les convenances, avait eu un désastre dans sa carrière de rédacteur, et quel désastre! Malgré le soin extrême avec lequel il minutait, il lui était arrivé de laisser échapper une phrase ainsi conçue: Vous vous rendrez aux lieux indiqués, avec les papiers nécessaires. Heureux de pouvoir rire aux dépens de cette innocente créature, les expéditionnaires étaient allés consulter à son insu Rabourdin, qui songeant au caractère de son rédacteur, ne put s’empêcher de rire, et modifia la phrase en marge par ces mots: Vous vous rendrez sur le terrain avec toutes les pièces indiquées. Phellion, à qui l’on vint montrer la correction, l’étudia, pesa la différence des expressions, ne craignit pas d’avouer qu’il lui aurait fallu deux heures pour trouver ces équivalents, et s’écria: «Monsieur Rabourdin est un homme de génie!» Il pensa toujours que ses collègues avaient manqué de procédés à son égard en recourant si promptement au Chef; mais il avait trop de respect dans la hiérarchie pour ne pas reconnaître leur droit d’y recourir, d’autant plus qu’alors il était absent; cependant, à leur place, il aurait attendu, la circulaire ne pressait pas. Cette affaire lui fit perdre le sommeil pendant quelques nuits. Quand on voulait le fâcher, on n’avait qu’à faire allusion à la maudite phrase en lui disant quand il sortait:—«Avez-vous les papiers nécessaires?» Le digne rédacteur se retournait, lançait un regard foudroyant aux employés, et leur répondait:—«Ce que vous dites me semble fort déplacé, messieurs.» Il y eut un jour à ce sujet une querelle si forte que Rabourdin fut obligé d’intervenir et de défendre aux employés de rappeler cette phrase. Monsieur Phellion avait une figure de bélier pensif, peu colorée, marquée de la petite vérole, de grosses lèvres pendantes, les yeux d’un bleu clair, une taille au-dessus de la moyenne. Propre sur lui comme doit l’être un maître d’histoire et de géographie obligé de paraître devant de jeunes demoiselles, il portait de beau linge, un jabot plissé, gilet de casimir noir ouvert, laissant voir des bretelles brodées par sa fille, un diamant à sa chemise, habit noir, pantalon bleu. Il adoptait l’hiver le carrik noisette à trois collets et avait une canne plombée nécessitée par la profonde solitude de quelques parties de son quartier. Il s’était déshabitué de priser et citait cette réforme comme un exemple frappant de l’empire qu’un homme peut prendre sur lui-même. Il montait les escaliers lentement, car il craignait un asthme, ayant ce qu’il appelait la poitrine grasse. Il saluait Antoine avec dignité.
IMP. S. RAÇON.
M. PHELLION.
Avait une figure de bélier pensif, peu colorée, marquée de la petite vérole...
(LES EMPLOYÉS.)