Trop grand pour affliger inutilement Sébastien en lui reprochant un malheur consommé, Rabourdin ne lui dit pas autre chose. Antoine vint, Rabourdin lui demanda si la veille il n’était pas resté quelques employés après quatre heures; le garçon de bureau lui nomma Dutocq comme ayant travaillé plus tard que monsieur de la Roche. Rabourdin congédia le garçon par un signe de tête, et reprit le cours de ses réflexions.

—A deux fois j’ai empêché sa destitution, se dit-il, voilà ma récompense.

Cette matinée devait être pour le Chef de Bureau comme le moment solennel où les grands capitaines décident d’une bataille en pesant toutes les chances. Connaissant mieux que personne l’esprit des Bureaux, il savait qu’on n’y pardonne pas plus là qu’on ne le pardonne au Collége, au Bagne, ou à l’Armée, ce qui ressemble à la délation, à l’espionnage. Un homme capable de fournir des notes sur ses camarades est honni, perdu, vilipendé; les ministres abandonnent en ce cas leurs propres instruments. Un employé doit alors donner sa démission et quitter Paris, son honneur est à jamais taché: les explications sont inutiles, personne n’en demande ni n’en veut écouter. A ce jeu, un ministre est un grand homme, il est censé choisir les hommes; mais un simple employé passe pour un espion, quels que soient ses motifs. Tout en mesurant le vide de ces sottises, Rabourdin les savait immenses et s’en voyait accablé. Plus surpris qu’atterré, il chercha la meilleure conduite à tenir dans cette circonstance, et resta donc étranger au mouvement des Bureaux mis en émoi par la mort de monsieur de La Billardière, il ne l’apprit que par le petit de La Brière qui savait apprécier l’immense valeur du Chef de Bureau.

Or donc, dans le Bureau des Baudoyer (on disait les Baudoyer, les Rabourdin), vers dix heures Bixiou racontait les derniers moments du directeur de la Division à Minard, à Desroys, à monsieur Godard qu’il avait fait sortir de son cabinet, à Dutocq accouru chez les Baudoyer par un double motif. Colleville et Chazelle manquaient.

BIXIOU (debout devant le poêle, à la bouche duquel il présente alternativement la semelle de chaque botte pour la sécher.)

Ce matin, à sept heures et demie, je suis allé savoir des nouvelles de notre digne et respectable Directeur, chevalier du Christ, etc., etc. Eh! mon Dieu, oui, messieurs, le baron était encore hier vingt et cætera; mais aujourd’hui il n’est plus rien, pas même employé. J’ai demandé les détails de sa nuit. Sa garde, qui se rend et ne meurt pas, m’a dit que, le matin dès cinq heures, il s’était inquiété de la famille royale. Il s’était fait lire les noms de ceux d’entre nous qui venaient savoir de ses nouvelles. Enfin, il avait dit: «Emplissez ma tabatière, donnez-moi le journal, apportez-moi mes besicles; changez mon ruban de la Légion-d’Honneur, il est bien sale.» Vous le savez, il porte ses ordres au lit. Il avait donc toute sa connaissance, toute sa tête, toutes ses idées habituelles. Mais, bah! dix minutes après, l’eau avait gagné, gagné, gagné le cœur, gagné la poitrine; il s’était senti mourir en sentant les kystes crever. En ce moment fatal, il a prouvé combien il avait la tête forte et combien était vaste son intelligence! Ah! nous ne l’avons pas apprécié, nous autres! Nous nous moquions de lui, nous le regardions comme une ganache, tout ce qu’il y a de plus ganache, n’est-ce pas, monsieur Godard?

GODARD.

Moi, j’estimais les talents de monsieur de La Billardière mieux que qui que ce soit.

BIXIOU.

Vous vous compreniez!