Monsieur Camusot, gendre d’un des huissiers du cabinet du roi, trop connu déjà pour expliquer ses alliances et sa position, se trouvait en ce moment dans une perplexité presque égale à celle de Carlos Herrera, relativement à l’instruction qui lui était confiée. Naguère, président d’un tribunal du Ressort, il avait été tiré de cette position et appelé juge à Paris, l’une des places les plus enviées en magistrature, par la protection de la célèbre duchesse de Maufrigneuse dont le mari, menin du Dauphin et colonel d’un des régiments de cavalerie de la garde royale, était autant en faveur auprès du roi qu’elle l’était auprès de Madame. Pour un très léger service rendu, mais capital pour la duchesse, lors de la plainte en faux portée contre le jeune comte d’Esgrignon par un banquier d’Alençon (Voir, dans les Scènes de la Vie de province, le Cabinet des Antiques), de simple juge en province il avait passé président, et de président juge d’instruction à Paris. Depuis dix-huit mois qu’il siégeait dans le tribunal le plus important du royaume, il avait déjà pu, sur la recommandation de la duchesse de Maufrigneuse, se prêter aux voix d’une grande dame non moins puissante, la marquise d’Espard, mais il avait échoué. (Voir l’Interdiction.) Lucien, comme on l’a dit au début de cette Scène, pour se venger de madame d’Espard qui voulait faire interdire son mari, put rétablir la vérité des faits aux yeux du procureur-général et du comte de Sérisy. Ces deux hautes puissances une fois réunies aux amis du marquis d’Espard, la femme n’avait échappé que par la clémence de son mari au blâme du tribunal. La veille, en apprenant l’arrestation de Lucien, la marquise d’Espard avait envoyé son beau-frère, le chevalier d’Espard, chez madame Camusot. Madame Camusot était allée incontinent faire une visite à l’illustre marquise. Au moment du dîner, de retour chez elle, elle avait pris à part son mari dans sa chambre à coucher.

—Si tu peux envoyer ce petit fat de Lucien de Rubempré en Cour d’assises, et qu’on obtienne une condamnation contre lui, lui dit-elle à l’oreille, tu seras conseiller à la Cour royale...

—Et comment?

—Madame d’Espard voudrait voir tomber la tête de ce pauvre jeune homme. J’ai eu froid dans le dos en écoutant parler une haine de jolie femme.

—Ne te mêle pas des affaires du Palais, répondit Camusot à sa femme.

—Moi, m’en mêler? reprit-elle. Un tiers aurait pu nous entendre, il n’aurait pas su ce dont il s’agissait. La marquise et moi, nous avons été l’une et l’autre aussi délicieusement hypocrites que tu l’es avec moi dans ce moment. Elle voulait me remercier de tes bons offices dans son affaire, en me disant que, malgré l’insuccès, elle en était reconnaissante. Elle m’a parlé de la terrible mission que la loi vous donne. «C’est affreux d’avoir à envoyer un homme à l’échafaud, mais celui-là! c’est faire justice!... etc.» Elle a déploré qu’un si beau jeune homme, amené par sa cousine, madame du Chatelet, à Paris, eût si mal tourné. «C’est là, disait-elle, où les mauvaises femmes, comme une Coralie, une Esther, mènent les jeunes gens assez corrompus pour partager avec elles d’ignobles profits!» Enfin de belles tirades sur la charité, sur la religion! Madame du Chatelet lui avait dit que Lucien méritait mille morts pour avoir failli tuer sa sœur et sa mère... Elle a parlé d’une vacance à la cour royale, elle connaissait le garde des sceaux.—«Votre mari, madame, a une belle occasion de se distinguer!» a-t-elle dit en finissant. Et voilà.

—Nous nous distinguons tous les jours, en faisant notre devoir, dit Camusot.

—Tu iras loin, si tu es magistrat partout, même avec ta femme, s’écria madame Camusot. Tiens, je t’ai cru niais, aujourd’hui je t’admire...

Le magistrat eut sur les lèvres un de ces sourires qui n’appartiennent qu’à eux, comme celui des danseuses n’est qu’à elles.

—Madame, puis-je entrer? demanda la femme de chambre.