»Lucien vivait secrètement avec Esther Gobseck, il est donc certain que toutes les profusions du baron de Nucingen, protecteur de cette demoiselle, ont été remises audit Lucien.

»Lucien et son compagnon le forçat ont pu se soutenir plus longtemps que Cognard en face du monde, en tirant leurs ressources de la prostitution de ladite Esther, autrefois fille soumise


Malgré les redites que ces notes produisent dans le récit du drame, il était nécessaire de les rapporter textuellement pour faire apercevoir le rôle de la Police à Paris. La police a, comme on a déjà pu le voir d’ailleurs d’après la note demandée sur Peyrade, des dossiers, presque toujours exacts, sur toutes les familles et sur tous les individus dont la vie est suspecte, dont les actions sont répréhensibles. Elle n’ignore rien de toutes les déviations. Ce calepin universel, bilan des consciences, est aussi bien tenu que l’est celui de la Banque de France sur les fortunes. De même que la Banque pointe les plus légers retards, en fait de payement, soupèse tous les crédits, estime les capitalistes, suit de l’œil leurs opérations; de même fait la police pour l’honnêteté des citoyens. En ceci, comme au Palais, l’innocence n’a rien à craindre, cette action ne s’exerce que sur les fautes. Quelque haut placée que soit une famille elle ne saurait se garantir de cette providence sociale. La discrétion est d’ailleurs égale à l’étendue de ce pouvoir. Cette immense quantité de procès-verbaux des commissaires de police, de rapports, de notes, de dossiers, cet océan de renseignements dort immobile, profond et calme comme la mer. Qu’un accident éclate, que le délit ou le crime se dressent, la justice fait un appel à la police; et aussitôt, s’il existe un dossier sur les inculpés, le juge en prend connaissance. Ces dossiers, où les antécédents sont analysés, ne sont que des renseignements qui meurent entre les murailles du palais; la justice n’en peut faire aucun usage légal, elle s’en éclaire, elle s’en sert, voilà tout. Ces cartons fournissent en quelque sorte l’envers de la tapisserie des crimes, leurs causes premières, et presque toujours inédites. Aucun jury n’y croirait, le pays tout entier se soulèverait d’indignation si l’on en excipait dans le procès oral de la Cour d’assises. C’est enfin la vérité condamnée à rester dans son puits, comme partout et toujours. Il n’est pas de magistrat, après douze ans de pratique à Paris, qui ne sache que la Cour d’assises, la police correctionnelle cachent la moitié de ces infamies, qui sont comme le lit sur lequel a couvé pendant longtemps le crime, et qui n’avoue que la justice ne punit pas la moitié des attentats commis. Si le public pouvait connaître jusqu’où va la discrétion des employés de la police qui ont de la mémoire, elle révérerait ces braves gens à l’égal des Cheverus. On croit la police astucieuse, machiavélique, elle est d’une excessive bénignité; seulement, elle écoute les passions dans leur paroxysme, elle reçoit les délations et garde toutes ses notes. Elle n’est qu’épouvantable d’un côté. Ce qu’elle fait pour la justice, elle le fait aussi pour la politique. Mais, en politique, elle est aussi cruelle, aussi partiale que feu l’Inquisition.

—Laissons cela, dit le juge en remettant les notes dans le dossier, c’est un secret entre la police et la justice, le juge verra ce que cela vaut; mais monsieur et madame Camusot n’en ont jamais rien su.

—As-tu besoin de me répéter cela? dit madame Camusot.

—Lucien est coupable, reprit le juge, mais de quoi?

—Un homme aimé par la duchesse de Maufrigneuse, par la comtesse de Sérisy, par Clotilde de Grandlieu, n’est pas coupable, répondit Amélie, l’autre doit avoir tout fait.

—Mais Lucien est complice! s’écria Camusot.

—Veux-tu m’en croire?... dit Amélie. Rends le prêtre à la diplomatie dont il est le plus bel ornement, innocente ce petit misérable, et trouve d’autres coupables...