Madame d’Hauteserre s’évanouit. Au grand étonnement de mademoiselle Goujet et au grand désappointement de Corentin, l’appartement de Laurence était vide. Sûr que personne ne pouvait s’échapper ni du parc ni du château dans la vallée, dont toutes les issues étaient gardées, Corentin fit monter un gendarme dans chaque pièce, il ordonna de fouiller les bâtiments, les écuries et redescendit au salon, où déjà Durieu, sa femme et tous les gens s’étaient précipités dans le plus violent émoi. Peyrade étudiait de son petit œil bleu toutes les physionomies, il restait froid et calme au milieu de ce désordre. Quand Corentin reparut seul, car mademoiselle Goujet donnait des soins à madame d’Hauteserre, on entendit un bruit de chevaux, mêlé à celui des pleurs d’un enfant. Les chevaux entraient par la petite grille. Au milieu de l’anxiété générale, un brigadier se montra poussant Gothard les mains attachées et Catherine qu’il amena devant les agents.
—Voilà des prisonniers, dit-il. Ce petit drôle était à cheval, et se sauvait.
Imbécile! dit Corentin à l’oreille du brigadier stupéfait, pourquoi ne l’avoir pas laissé aller? Nous aurions su quelque chose en le suivant.
Gothard avait pris le parti de fondre en larmes à la façon des idiots. Catherine restait dans une attitude d’innocence et de naïveté qui fit profondément réfléchir le vieil agent. L’élève de Lenoir, après avoir comparé ces deux enfants l’un à l’autre, après avoir examiné l’air niais du vieux gentilhomme qu’il crut rusé, le spirituel curé qui jouait avec les fiches, la stupéfaction de tous les gens et des Durieu, vint à Corentin et lui dit à l’oreille:—Nous n’avons pas affaire à des gnioles!
Corentin répondit d’abord par un regard en montrant la table de jeu, puis il ajouta:—Ils jouaient au boston! On faisait le lit de la maîtresse du logis, elle s’est sauvée, ils sont surpris, nous allons les serrer.
Une brèche a toujours sa cause et son utilité. Voici comment et pourquoi celle qui se trouve entre la tour aujourd’hui dite de mademoiselle, et les écuries, avait été pratiquée. Dès son installation à Cinq-Cygne, le bonhomme d’Hauteserre fit d’une longue ravine par laquelle les eaux de la forêt tombaient dans la douve, un chemin qui sépare deux grandes pièces de terre appartenant à la réserve du château, mais uniquement pour y planter une centaine de noyers qu’il trouva dans une pépinière. En onze ans, ces noyers étaient devenus assez touffus et couvraient presque ce chemin encaissé déjà par des berges de six pieds de hauteur, et par lequel on allait à un petit bois de trente arpents récemment acheté. Quand le château eut tous ses habitants, chacun d’eux aima mieux passer par la douve pour prendre le chemin communal qui longeait les murs du parc et conduisait à la ferme, que de faire le tour par la grille. En y passant, sans le vouloir, on élargissait la brèche des deux côtés, avec d’autant moins de scrupule qu’au dix-neuvième siècle les douves sont parfaitement inutiles et que le tuteur parlait souvent d’en tirer parti. Cette constante démolition produisait de la terre, du gravier, des pierres qui finirent par combler le fond de la douve. L’eau dominée par cette espèce de chaussée ne la couvrait que dans les temps de grandes pluies. Néanmoins, malgré ces dégradations, auxquelles tout le monde et la comtesse elle-même avait aidé, la brèche était assez abrupte pour qu’il fût difficile d’y faire descendre un cheval et surtout de le faire remonter sur le chemin communal; mais il semble que, dans les périls, les chevaux épousent la pensée de leurs maîtres. Pendant que la jeune comtesse hésitait à suivre Marthe et lui demandait des explications, Michu qui du haut de son monticule avait suivi les lignes décrites par les gendarmes et compris le plan des espions, désespérait du succès en ne voyant venir personne. Un piquet de gendarmes suivait le mur du parc en s’espaçant comme des sentinelles, et ne laissant entre chaque homme que la distance à laquelle ils pouvaient se comprendre de la voix et du regard, écouter et surveiller les plus légers bruits et les moindres choses. Michu, couché à plat ventre, l’oreille collée à la terre, estimait, à la manière des Indiens, le temps qui lui restait par la force du son.—«Je suis arrivé trop tard! se disait-il à lui-même. Violette me le paiera! A-t-il été longtemps avant de se griser! Que faire?» Il entendait le piquet qui descendait de la forêt par le chemin passer devant la grille, et qui, par une manœuvre semblable à celle du piquet venant du chemin communal, allaient se rencontrer.—«Encore cinq à six minutes!» se dit-il. En ce moment, la comtesse se montra, Michu la prit d’une main vigoureuse et la jeta dans le chemin couvert.
—Allez droit devant vous! Mène-la, dit-il à sa femme, à l’endroit où est mon cheval, et songez que les gendarmes ont des oreilles.
En voyant Catherine qui apportait la cravache, les gants et le chapeau, mais surtout en voyant la jument et Gothard, cet homme, de conception si vive dans le danger, résolut de jouer les gendarmes avec autant de succès qu’il venait de se jouer de Violette. Gothard avait, comme par magie, forcé la jument à escalader la douve.
—Du linge aux pieds du cheval?... je t’embrasse! dit le régisseur en serrant Gothard dans ses bras.
Michu laissa la jument aller auprès de sa maîtresse et prit les gants, le chapeau, la cravache.